mercredi 6 juillet 2022

121 av. JC - Domitius Ahenobarbus au pays des Volques

 
La Gaule Méridionale pré-romaine

Les Volques

 Entraînés dans la vague migratoire amorcée en Europe centrale au cours du VIème siècle av. JC, les Volques, alors pressés sur leur flanc oriental par d'autres peuples en mouvement, se joignirent à la plupart des autres cités celtes avec lesquelles ils partageaient le même sang, et abandonnèrent leur Germanie natale en quête d'une terre d'accueil, à l'ouest du continent. Ils en chassèrent ou éliminèrent les populations autochtones qui y étaient, pour la plupart, implantées depuis les temps les plus obscurs afin d'y installer leur propre civilisation. Après avoir longtemps erré à travers la Gaule en quête d'une terre à la mesure de leurs espérances, les Volques avaient élu domicile dans l'actuel Languedoc dont ils étaient vite devenu les maîtres du fait de leur solide structuration sociale ajoutée à la supériorité de leur armement. 

 L'historien et géographe Strabon (67 av.JC- c.21 ap. JC) apporte, quant à lui, quelques précisions intéressantes. Il nous apprend que la terre des Volques est riche en or, ce qui lui donne effectivement une importance qu'elle saura conserver au cours des siècles. On relève, surtout, à la lecture de son récit, que les Tectosages, cette partie du peuple Volque qui s'est rendu maîtresse de la partie occidentale de ce qu'on appelle le Languedoc a fixé sa capitale à Toulouse. Strabon tente alors de confondre les Tectosages de Gaule avec un peuple du même nom installé en Asie Mineure mais, même si l'on peut envisager qu'ils aient pu se scinder en deux groupes pour migrer l'un vers l'ouest et l'autre vers le sud, rien, hormis une homonymie ne permet de confirmer une telle approche.

« Ceux qu’on appelle Tectosages sont voisins de la Pyrènè ; ils atteignent même sur quelques points le versant septentrional des Cemmènes ; la terre qu’ils habitent est riche en or. Ils semblent avoir eu autrefois, avec une grande puissance, une population mâle assez considérable pour pouvoir, à la suite d’une sédition, expulser du pays une multitude de ses habitants. Dans cette foule se confondirent d’autres bannis de diverses nations : de ce nombre étaient ceux qui occupèrent la Phrygie limitrophe de la Cappadoce et de la Paphlagonie : ceux que l’on appelle encore aujourd’hui Tectosages nous en offrent la preuve. Il y a en effet, dans ce pays, trois peuples, et l’un d’eux, qui habite Ancyre (actuelle Ankara) et les environs de cette ville, est celui qu’on appelle Tectosages ; les deux autres sont les Trocmes et les Tolistobogies : ils ont émigré aussi de la Celtique, leur parenté avec les Tectosages le montre. […] 

 On dit que les Tectosages faisaient partie de l’expédition contre Delphes […mais] La version de Poseidonios est plus digne de foi […] Il n’était pas probable que ces étrangers [les Tectosages] fussent rentrés sains et saufs dans leur pays, étant tombés, après leur retraite de Delphes, dans la misère, et s’étant dispersés, les uns d’un côté, les autres de l’autre, à cause de leurs dissensions » (Strabon, IV, 13 ; traduction E. de Cougny).

125 av. JC - la cité de Massalia fait, de nouveau, appel à Rome, son alliée, pour l'aider à mettre un terme aux pillages et aux agressions dont ses ressortissants sont régulièrement la cible. Ces troubles sont le fait des Salyens, le nom donné à la confédération de tribus ligures aux vagues origines celtes installées en Provence avec lesquelles la cité phocéenne entretient depuis sa fondation des relations conflictuelles. 

Ceux-ci se sont récemment rapprochés des Allobroges et des Arvernes, les deux puissantes cités gauloises de la région, dans l'intention de freiner l'expansion commerciale des Massaliotes dans la basse vallée du Rhône. L'intervention des légions conduites par Caius Sextius Calvinus va rebattre les cartes. La prise et la destruction en 121 av. JC de l'oppidum d'Entremont marque la chute définitive des Salyens, offrant à l'armée romaine victorieuse l'opportunité de conquérir la Gaule Transalpine. Mais alors que, durant quatre ans, celle-ci a fait face à la résistance opiniâtre des Gaulois, la seconde phase de la conquête, une fois le Rhône franchi, va surprendre par sa rapidité, en raison surtout, de la passivité des populations autochtones. 

Il s’agissait essentiellement des Volques Arécomiques, dont le territoire couvrait la majeure partie de l’actuel département du Gard et une partie de l’Hérault, avec pour capitale Nemosus, et à l’ouest des Volques Tectosages, dont le pays allait des rives du fleuve Hérault jusqu’aux limites de l’Aquitaine, leur capitale étant Tolosa. Tandis que les Volques Arécomiques allaient assumer leur intégration de façon relativement pacifique, du fait qu'ils évoluaient déjà, depuis longtemps, sous l’influence massaliote, les Tectosages devaient, quant à eux, se rebeller en plusieurs occasions contre le pouvoir romain, supportant mal la cohabitation avec ses garnisons.

La carte du Monde selon Erathosthène
Au centre de l'Europe, on distingue l'Orcynia Silva (La Forêt Hercynienne) dont les Volques auraient été originaires. Le nom de Massilia y apparaît, de même que celui des Ligures, le peuple qui occupait alors le Languedoc. 

Erathostène 
(Cyrène, 276 - Alexandrie 194 ,av. J)
Philosophe, astronome et mathématicien, on lui doit d'être l'inventeur de la
géographie et de la Chronographie, premier système de référence pour la
datation des évènements historiques
Selon César, les Volques étaient un peuple germanique originaire de la "Forêt Hercynienne", un vaste espace couvrant la Bohème et la Bavière. Il reprenait, ainsi presque mot à mot ce qu'en avait écrit au IIIème siècle le mathématicien et géographe grec Erathostène (276-194 av. JC), le premier à avoir fait mention de l'Orcynia Silva, une région à la fois lointaine et mystérieuse située au cœur de l'Europe mais déjà au delà du monde civilisé. 

Les Volques (autrement dits "Les Loups") appartenaient, selon la version communément admise, à la mouvance Celte. Ils prirent part au vaste mouvement migratoire qui, à partir du VIème siècle av. JC, a progressivement conduit la plupart des peuples d’Europe centrale vers l’ouest du continent, poussés, dirait-on, par une irrésistible soif d’aventure bien que, plus raisonnablement, par un excédent démographique (cf. Strabon IV,1,13), voire la pression d'autres peuples sur leur flanc Est. 

Le tracé de leur itinérance pose cependant question, au point de mettre en doute les hypothèses communément admises concernant leur implantation dans le Languedoc. On considère, en effet, que le fait que le nom de Tectosage apparaisse en Asie Mineure, dans la province jadis appelée Galatie, suppose l’existence de deux groupes, l’un qui a pris le chemin de l’Europe du Sud-Est tandis que l’autre partait vers la Gaule. 
 On ignore s’ils ont, entre eux, conservé des relations même si une tradition historique, dont on sait qu’il s’agit, en fait, d’une légende, voudrait qu’une partie du premier groupe ait rejoint le second rapportant avec lui le butin issu du pillage du temple de Delphes (279 av. JC).  
Il est certain, cependant, que les Galates, dont faisaient partie les Tectosages et dont la Galatie est devenue le terre d’adoption en Asie Mineure, se confondent avec les Galli, autrement dit les Gaulois, c’est-à-dire les Celtes ayant colonisé le pays que les Romains appelaient la Gaule (Gallia). Une autre question concerne la raison pour laquelle les Volques ont choisi de se fixer dans le Languedoc. 

On estime aujourd’hui qu’ils avaient dû suivre dès le VIème siècle la grande migration celte sans pouvoir se stabiliser dans une région définie. Ayant d’abord tenté sans succès de s’établir en Gaule septentrionale, ils auraient alors descendu les vallées de la Saône et du Rhône pour prendre possession de la plaine languedocienne, un territoire encore à l’écart des influences gauloises.

L'expansion Celte du VIème au IIIème siècle

Les conditions de l’établissement des Volques dans l’actuel Languedoc restent cependant obscures. On sait, qu’à l’instar des peuples celtes, ils disposaient d’un armement supérieur à celui des populations ibériques qui occupaient alors la région mais on se trouve là, face à un problème de datation. Selon les auteurs grecs, leur arrivée remonterait au début du IIIème siècle. Les témoignages archéologiques de cette période ne faisant, cependant, apparaître aucune trace de destructions ni de réelles violences, il faudrait supposer que cette installation soit intervenue à un moment où le pays se trouvait dans une situation très dégradée.

Or, on remarque, que c’est davantage entre les Vème et IVème siècles, c’est-à-dire à une date antérieure à la migration supposée des Volques, que de nombreux sites ont été incendiés et abandonnés. On ignore, toutefois, les véritables raisons pour lesquelles la région a subi, au début du Vème siècle, un déchainement de violences telle qu'elle a été littéralement vidée de ses habitants pendant près d'un siècle. Guerres intestines ou invasion étrangère? les deux théories se valent. 

Les migrations des Volques 

Les auteurs grecs, servant d'ordinaire de référence, ont jumelé la migration des Volques Tectosages vers le sud ouest de la Gaule à la présence de ces mêmes Tectosages parmi les Gaulois responsables du pillage du Temple de Delphes en 279 av. JC. Mais on peut aussi bien émettre une hypothèse différente et imaginer que ces deux évènements n'ont en fait aucun lien entre eux. On veut bien croire que les communautés d’origine Ibère ou Ligure qui habitaient l'actuel Languedoc, depuis plusieurs siècles, se soient laissées déposséder en toute bienveillance des sites qu’elles occupaient mais rien n'est, en fait, moins sûr, connaissant le tempérament belliqueux des nouveaux arrivants. 

Les Volques formaient, à l'instar des Celtes, une société très hiérarchisée, dotée d'une aristocratie de sang, peu encline à partager la terre avec des vaincus. On est, alors, en droit d'émettre une autre hypothèse selon laquelle les Volques auraient investi les lieux quelques siècles plus tôt, mêlés à la grande migration des Celtes entamée au cours du VIème siècle. Au début du siècle suivant, en effet, les peuples autochtones du littoral languedocien, à commencer par les Elisyques, disparaissent sans laisser de trace. Ils sont cités pour la dernière fois sous la plume d’Hérodote qui, dans ses Histoires, évoque leur présence à la bataille d’Himère (480) en qualité de mercenaires au service des Carthaginois. Cette mention tend à prouver que les Elisyques savaient porter les armes. 

L'archéologie a révélé que, dans le même temps, leurs oppida ont, pour la plupart, été incendiés et désertés. Ils ne seront réoccupés que bien des décennies plus tard. Peut-être faudrait-il, alors, établir un lien entre les évènements du début du Vème siècle qui ont scellé la fin des Elisyques et l’invasion des Volques. En effet, lorsque le général carthaginois Hannibal a traversé leur territoire à l’été 218, celui-ci était sans ambiguïté réputé être celui des Volques (Tite Live, Histoire Romaine Livre XXI, 26), comme s’il en avait toujours été ainsi. 

"La plus grande partie du territoire situé de l’autre côté du Rhône est occupé par les Volques dits Arécomiques. Leur port est Narbonne, dont il serait d’ailleurs plus juste de dire qu’il est le port de la Celtique entière, tant il surpasse les autres par le nombre des entreprises auxquelles il sert de place de commerce. Les Volques confinent au Rhône et ont pour vis-à-vis les Salyens et les Cavares… Il existe encore d’autres populations sur la rive droite du Rhône, mais obscures et peu étendues, limitrophes des Arécomiques jusqu’au Mont Pyrénée"
Strabon IV, 1, 12 (certainement inspiré de Poseidonios)

Posidonios
(Apamée (Syrie), 135 - Rome, 51 av. JC)
Philosophe issu de l'école stoïcienne, astronome, historien et géographe mais aussi météorologue.
Bien que perdu, le récit très détaillé de son voyage en Gaule a été, en partie, repris par plusieurs auteurs grecs et latins.


L'oeuvre de Poseidonios (135 - 51 av. JC), philosophe, scientifique, historien et géographe, est presque entièrement perdue mais on doit à des auteurs tels que Strabon, Plutarque ou Trogue Pompée d'avoir suffisamment puisé dans ses récits pour reconstruire l'itinéraire qui l'a conduit de sa Grèce natale aux confins de l'Atlantique. C'est certainement grâce à une amitié qui le lia au général romain Marius qu'il eut l'occasion de visiter la Gaule à la fin du IIème siècle av. JC et de réaliser une vaste enquête ethnographique et géographique auprès des populations locales et de leurs territoires. De toutes les coutumes prêtées aux Gaulois, celle qui l'a le plus impressionné au cours de son périple concerne l'exposition publique de têtes coupées. 

Cnaeus Domitius Ahenobarbus, consul

Cnaeus Domitius Ahenobarbus (c. 165-104 av. JC) – Fils et petit-fils de consul, il appartient à la gens domitii, une prestigieuse famille plébéienne qui s’est illustré dans la carrière des armes. Jeune officier, il se fait remarquer en 128 en remportant une bataille navale au large de l’ile de Samos sur l’usurpateur Aristonicos. Il est, par la suite, légat en Asie Mineure aux côtés du consul Manius Aquilus, puis officier monétaire, tribun de la plèbe et pontifex maximus..et enfin consul en 122.

122 av. JC - Domitius est élu consul aux côtés de Caius Fannius Strabo. Elevé au grade d' imperator, il prend le commandement d’une campagne militaire en Gaule Méridionale destinée à enrayer la menace que les peuples gaulois voisins continuent de faire peser sur Marseille, alliée de Rome. Un an plus tôt, le consul Caius Sextius Calvinus a écrasé les Salyens, détruit leur oppidum, réduit une large partie de leur population en esclavage et établi une garnison à Aquae Sextiae (auj. Aix-en-Provence), la colonie qu’il vient de fonder au cœur de leur territoire, mais la tension ne faiblit pas. 

Une nouvelle coalition gauloise s’est formée sous la conduite des Allobroges chez qui le chef Salyen Toutomotulus a trouvé refuge. Celle-ci descend la vallée du Rhône, décidée à repousser les Romains. Refusant de négocier avec Bituitus, le roi des Arvernes, qui a proposé de servir d’intermédiaire, Domitius marche à la rencontre de l’armée gauloise qu’il défait à Vindalium, près de Sorgues. Comme souvent, les chiffres des victimes sont largement exagérées par les narrateurs mais la victoire romaine est indiscutable, en raison notamment de la panique provoquée par sa troupe d’éléphants de guerre chargés d’hommes armés.

121 av. JC Nommé proconsul au cours du printemps aux côtés de Quintus Fabius Maximus Aemilius, Domitius poursuit les opérations militaires qu’il a engagées l’année précédente contre les Gaulois. Les deux généraux disposent au total de 5 légions, ce qui représente environ 30 000 soldats. On estime, de leur côté, les forces gauloises à 200 000 hommes, un nombre vraisemblablement surévalué de façon à amplifier le nombre des ennemis tombés au cours des batailles. 
Fabius Maximus remonte la vallée du Rhône dans le but d’opérer une liaison avec les Eduens, la cité gauloise du Morvan, nouvelle alliée de Rome, qui a maille à partir avec ses voisins les Séquanes, tandis que Domitius reste stationné en territoire Salyen pour y prévenir tout risque de soulèvement. 

Parvenu au confluent du Rhône et de l’Isère, Fabius Maximus se heurte début août à une imposante troupe d’Allobroges à laquelle se sont joints des Arvernes menés par leur roi Bituitus et un groupe d’archers Rutènes. La bataille est engagée et une fois encore, bien qu’en infériorité numérique, les légions romaines, mieux organisées, affirment leur supériorité. La défaite est cinglante pour les Gaulois dont un grand nombre périt noyé dans les eaux du Rhône après la rupture de leur pont de bateaux. 
Domitius traverse le pays des Volques en direction de Narbonne

Tandis que Fabius est retardé dans la vallée du Rhône pour contenir les derniers sursauts Allobroges, pour des raisons qui, aujourd’hui encore, font débat, Domitius marche vers l’ouest en direction de l’Hispanie. Il traverse d’abord le territoire des Volques Arécomiques, juché sur un éléphant qui fait forte impression auprès des populations. Il est probable qu’irrité d’être resté en retrait alors que Fabius venait de remporter une brillante victoire, il lui paraissait indispensable, avant son retour à Rome, de s’illustrer lui aussi par un fait d’importance. Et la route qui présentait une véritable opportunité était celle de l’Espagne. La conquête de la région comprise entre le Rhône et les Pyrénées figurait depuis un moment dans les plans des stratèges qui espéraient un jour unir sous la domination romaine la côte méditerranéenne allant de l'Italie à L'Espagne. 

Pour Domitius, l'occasion était peut-être venue de donner un coup de pouce à l'Histoire. On raconte qu’il soumit au passage les Volques Arécomiques mais il profita, semble-t-il, selon Strabon (Géographie IV, 2, 3, d) davantage du fléchissement de l’influence Arverne sur la région. Il n’était, de toute façon, pas question pour Domitius d’entamer une campagne militaire dans des territoires qui, jusque-là, n’avaient manifesté aucune hostilité envers les Romains. Il ne lui fallait, en somme, qu’un droit de passage que les peuples traversés auraient eu d'autant plus de mal à lui refuser qu'ils traversaient alors une période de crise interne. On peut en cela rapprocher cet épisode de l’expédition du Carthaginois Hannibal qui, lui aussi, avait pris la même route 100 ans plus tôt avec ses éléphants de guerre en direction de l’Italie.

Les Volques ne s’étaient pas non plus opposés à ce que son armée emprunte leurs chemins, même si les Romains avaient à l’époque tenté de les en dissuader. Un siècle plus tard, l’histoire semblait donc se répéter. Une fois traversé le fleuve Arauris (Hérault), Domitius pénètre sur les terres des Volques Tectosages sans rencontrer, non plus, de résistance. Il parvient de la sorte pratiquement aux portes des Pyrénées, prenant pied sans coup férir, dans une région dont les élites ont rapidement perçu le bénéfice à tirer d'un rapprochement avec Rome pour la bonne marche des affaires.  

Le territoire des Volques selon Strabon
Le territoire des Arécomiques s'étendait, selon lui, jusqu'à 
la vallée de l'Aude, incluant le port de Narbonne. Cette interprétation
était, en fait, erronée, Narbonne étant bien située sur le territoire 
des Tectosages

Septembre 121 av. JC  - le général romain Cnaeus Domitius Ahenobarbus arrive à Narbonne à la tête de ses légions. Situé au fond d’un golfe protégé par l’île d’Ellec  (la Lycia des Phéniciens, aujourd’hui. Massif de la Clape) sur les berges d’un vaste étang lagunaire que Strabon (60 av. JC – 20 ap. JC) mentionne, dans sa Géographie, sous le nom de Narbonitidos (lacus Rubresus), cet emporium* par où transite depuis au moins le IIIème siècle av. JC l’étain importé d’Angleterre est alors réputé comme le marché le plus actif de la région. Il se situe à proximité de l’ancien oppidum de Naro (auj. Montlaures) fondé au VIème siècle av. JC par les Elisyques, peuple disparu depuis.

*emporium : on désignait sous ce nom d’origine grecque  un comptoir commercial en territoire étranger

La rapidité avec laquelle Domitius fit la conquête de l’actuel Languedoc contraste de façon flagrante avec la très lente avancée des troupes romaines en vallée du Rhône. Nulle bataille, nulle escarmouche, nulle embuscade;. les Volques Arecomiques et les Volques Tectosages ont, en fait, assisté au passage des légions romaines avec une passivité complice, comme s’ils avaient pris conscience qu’il était, pour eux, inéluctable de devenir une province romaine alors qu’en même temps, les cités gauloises plus au nord menaient une lutte farouche contre l’envahisseur ? Le voisinage des comptoirs massaliotes opérait, depuis bien longtemps, un brassage cosmopolite susceptible d’accueillir Rome davantage comme un partenaire que comme un envahisseur tandis que la puissance hégémonique Arverne, visible dès les premiers reliefs, concourait plus à maintenir envers elle un sentiment de défiance auprès de peuples davantage imprégnés de culture méditerranéenne, ibère, ligure, grecque, phénicienne, carthaginoise et bien sûr romaine.

La fondation de la colonie de Narbonne par Domitius, ou tout au moins le repérage de l’endroit propice à la fondation d’une colonie ne relevait pas du hasard. La Narbo de l’époque, jadis capitale de l’ancien peuple ligure des Elisyques, était un port florissant, un lieu d’échanges où transitaient les navires venus de toute la Méditerranée. Le trafic y était important mais le plus séduisant résidait dans sa situation géographique, aisément accessible par l’ouest, le sud et le nord, avec à l’est une vaste lagune ouvrant sur la mer. L’oppidum des anciens Elisyques (Montlaures) qui s’élevait à quelques kilomètres était bien modeste et les humeurs du fleuve Atax (Aude) sujet à des inondations saisonnières en faisaient une zone peu densément peuplé par les autochtones, et donc aisément assimilable. L’implantation d’une colonie romaine, c’est-à-dire essentiellement dédiée à des Romains et la possibilité d’y maintenir une garnison constituaient donc une réelle opportunité dans la perspective d’une expansion territoriale. 

Domitius Ahenobarbus sur son éléphant
(illustration de Gilbert Benedicto)