dimanche 23 mars 2025

Narbonne au XIIIème siècle - Le réveil des Toulousains (1217)

 Le 4ème Concile de Latran qui s’est tenu à Rome en novembre 1215 a définitivement attribué à Simon de Montfort les titres de Comte de Toulouse, vicomte de Carcassonne et de Béziers et duc de Narbonne. Après six ans d’une croisade qui a profondément meurtri les terres méridionales du Royaume de France, le voilà devenu maître de cette vaste région qui, quelques années plus tôt, se reconnaissait, contre vents et marées, sous la bannière fédérative des comtes de Toulouse. Or, le fait qu'il ait dépossédé de leurs biens et de leurs terres, en usant parfois de la plus grande cruauté, des familles qui, au fil des générations, avaient forgé l’identité autant que l’originalité de ce pays dont on jalousait sous des latitudes moins privilégiées la prospérité et le rayonnement culturel, ont suscité, à son égard, un profond ressentiment parmi une population prête à saisir la moindre opportunité pour se révolter. 

C’est justement devant les remparts Beaucaire où il est bloqué depuis près de deux mois par les troupes du comte Raymond le Jeune dit aussi Raymondet, le fils de Raymond VI de Toulouse parti trouver refuge en Aragon, que Simon de Montfort encaisse, en juillet 1216, son premier échec de taille. L’espoir renaît tout à coup dans le Languedoc où l’on découvre que le chef des croisés est faillible. A Toulouse, on annonce déjà le retour du comte Raymond VI tandis que la lassitude s’est emparée des troupes de Simon de Montfort dont les effectifs n'ont cessé de fondre au fil des campagnes, sans compter la récurrence des problèmes de ravitaillement. Elles comprennent, à présent, que la défiance des méridionaux à leur égard est devenue irréversible et que la bataille engagée n'est pas prête  de s'achever, à moins que le destin en en décide autrement.

Au début de l'année 1217, Simon de Montfort possède la quasi totalité des terres relevant jusque-là du Comté de Toulouse. Reste cependant de l'autre côté du Rhône le Marquisat de Provence que le Concile de Latran a préféré concéder à Raymond VII de Toulouse. Ce caillou dans la chausse de Simon de Montfort va constituer un enjeu de poids dont l'issue sera bientôt déterminante pour l'avenir de la région. 

Fin janvier 1217
– après avoir placé sous sa tutelle les comtés de Comminges et de Bigorre grâce au mariage de son fils Guy avec leur héritière Pétronille de Comminges, Simon de Montfort quitte Toulouse où il a passé le plus dur de l’hiver pour entamer une nouvelle campagne dirigée cette fois contre le comte Raymond-Roger de Foix (1152-1223), connu, à la fois, pour son soutien sans faille au comte déchu Raymond VI et pour ses attaches avec la communauté cathare. Ce n’est pas une première pour Simon de Montfort qui a eu depuis le début la croisade l’occasion de faire plusieurs incursions armées dans la région de Foix mais il n’est jamais parvenu à mettre en difficulté le bouillant comte Raymond-Roger qui, au contraire, n’a, de son côté, jamais cessé de malmener les croisés lorsqu'il les a affrontés.

30 janvier 1217Simon de Montfort se met sous la protection du Saint Siège et fait une nouvelle fois appel au pape contre les agissements de l’archevêque de Narbonne Arnaud Amalric qui s'entête à lui contester le titre de duc de Narbonne. 

6 février 1217Simon de Montfort et ses croisés entament le siège du château de Montgrenier, prétextant que le comte Raymond-Roger de Foix n’a pas respecté la promesse qu’il avait faite lors du concile de Latran de le mettre sous la protection de l’Eglise. La forteresse qui commande la route de l’Espagne est défendue par Roger Bernard, le fils du comte Raymond-Roger. Celui-ci a notamment à ses côtés le vicomte Roger II de Couserans (1180- ap.1240) ; Roger II de Comminges (1180-1257); Baset de Montpezat ; Pierre Roger de Mirepoix et son neveu Raymond de Péreille, seigneur de Montségur, tous deux "faidits". Réputé imprenable, le château est situé au sommet d’une colline escarpée.

Février 1217 – Le comte Raymond-Roger de Foix se rend à Perpignan pour défendre une nouvelle fois sa bonne volonté de respecter les engagements pris lors du concile de Latran et obtenir le soutien de l’Eglise face aux exactions commises sur ses terres par Simon de Montfort et ses troupes, rappelant que le comté de Foix ne relève pas de ses attributions. L’abbé de Saint Thibéry et le prieur de Fontfroide, les deux représentants du pape, l’assurent de leur appui et font le déplacement jusqu’à  Montgrenier pour exiger de Simon de Montfort qu’il renonce au siège. Celui-ci leur oppose un refus brutal et en profite pour montrer le peu de cas qu’il fait de leur injonction en envoyant ses soldats prendre possession du château de Foix, officiellement placé sous le contrôle de l’abbé de Saint Thibéry.

7 mars 1217 - le pape Honorius III confie au légat Bertrand, cardinal de St Jean et St Paul la mission de trouver une solution dans le conflit qui oppose depuis plus de deux ans l’archevêque Arnaud Amaury de Narbonne à Simon de Montfort au sujet de l’attribution du titre de duc de Narbonne.

L'habitat juif à Narbonne au début du XIIIème siècle

8 mars 1217 – le vicomte Aymeri III de Narbonne et son épouse Marguerite de Montmorency accordent une charte aux juifs de Narbonne leur concédant à titre perpétuel des immeubles "judaïques" de la cité. Ils s’engagent, en échange, à titre de compensation à continuer d’entretenir les usages et d'assurer les services qu’ils sont accoutumés à fournir aux vicomtes.

Cette concession incluait également le versement d’une redevance annuelle de 10 sous payable au moment de Noël en échange de laquelle le vicomte s’engageait à assurer la jouissance paisible des demeures judaïques et sauvegarder de par son autorité les personnes et leurs biens. Il leur est surtout accordé le droit de vendre, de donner ou de louer à leur guise les immeubles qu’ils occupent ; à l’exclusion des communautés religieuses et des souverains. Cette charte correspond à un véritable affranchissement collectif supposant que les Juifs ne bénéficiaient pas précédemment du droit de disposer librement de leurs biens. Le "Roi Juif" qui est alors Kalonymos ben Todros II se voit expressément conserver sur l'honneur son droit de propriété dans la juiverie de Narbonne par succession héréditaire et sans redevances.

25 mars 1217 – après plus d’un mois et demi de siège, Simon de Montfort parvient à obtenir la reddition de Roger-Bernard de Foix et des défenseurs du château de Montgrenier. Comme à Carcassonne, à Minerve ou encore à Termes, c’est en raison du manque d’eau que les assiégés doivent capituler. Se voulant magnanime, Simon de Montfort prend possession du château et laisse ses occupants en sortir librement.

7 mai 1217Simon de Montfort fait une halte à Carcassonne pour régler des différends entre l’abbaye de Lagrasse et les nouveaux seigneurs français. Il en profite pour se rendre dans les Corbières où des seigneurs faidits, dépossédés de leurs terres en raison de leur proximité avec les cathares, ont développé un climat d’hostilité envers les croisés. Fermement tenu par Alain de Roucy, le Termenès échappe à l’agitation mais soucieux d’écraser toute contestation de son pouvoir sur l'ensemble de ses territoires, Simon de Montfort pousse ses troupes vers le sud des Corbières, dépassant les limites du Razès pour atteindre le Peyrepertusès, une seigneurie vassale des vicomtes de Narbonne depuis 1112. La position est éminemment stratégique car elle donne sur la plaine du Roussillon où commence le royaume d’Aragon. Simon de Montfort s’est, en la circonstance, fait accompagner du vicomte Aymeri de Narbonne qu’il utilise en quelque sorte comme caution sur des terres que celui-ci connait d’autant mieux qu’elles sont placées sous la suzeraineté de sa famille depuis un accord signé avec le comte de Barcelone il y a plus d’un siècle. Simon de Montfort s’estime, en revanche, en droit de revendiquer sa possession du fait que la seigneurie relevait au préalable des domaines des Trencavel.

Les ruines du château de Peyrepertuse
Le Peyrepertuses a échu en 1112 au vicomte Aymeri II de Narbonne lors qu'il s'est allié au comte Raymond Bérenger II de Barcelone à l'occasion d'un différends qui l'opposait alors aux Trencavel, vicomtes de Carcassonne dont dépendait auparavant la seigneurie. Les vicomtes de Narbonne en assuraient depuis la suzeraineté mais la politique de neutralité bienveillante que menait Aymeri III vis-à-vis de Simon de Montfort ne lui permettaient pas de s'opposer aux visées du nouveau comte de Toulouse sur une terre historiquement rattachée à la vicomté de Carcassonne.

22 mai 1217
-  Après avoir parcouru sans incident notable les vallées du Termenes, Simon de Montfort prend possession du modeste château de Montgaillard qui dépend de la seigneurie du Peyrepertuses. Il réalise, en fait, une bonne opération en obtenant la soumission de Guillaume de Peyrepertuse, jusque-là vassal du vicomte de Narbonne. Celui-ci s’engage aussi à interdire l’accès de ses terres aux chevaliers de Carcassonne du camp ennemi.    

Juin 1217 – après une brève halte à Carcassonne, Simon de Montfort repart en campagne avec ses proches compagnons. Persuadé d’être parvenu à pacifier le comté de Toulouse, il prend, serein, la direction du Marquisat de Provence, bien décidé à laver l’affront subi un an plus tôt devant Beaucaire en allant provoquer sur ses terres le marquis de Provence Raymond le Jeune, le fils du comte déchu Raymond VI de Toulouse.  

12 septembre 1217 - Venant d’Aragon, Raymond VI est en vue de Toulouse à la tête d’une armée. Il met au passage en déroute une compagnie conduite par Joris, un lieutenant de Simon de Montfort.

Raymond VI a traversé les Pyrénées avec une petite troupe de seigneurs faidits restés fidèles et s’est arrêté à Saint Lizier pour rassembler ses vassaux et recruter des volontaires. Sont présents à ses côtés le comte Raymond-Roger de Foix, le vicomte Roger II de Couserans et le comte Bernard IV de Comminges .

13 septembre 1217Raymond VI entre dans Toulouse quatre ans, jour pour jour, après sa défaite lors de la bataille de Muret. Isolée dans le Château Narbonnais, Alix de Montmorency, s’empresse d’envoyer des messagers informer son époux Simon de Montfort et son beau-frère Guy, alors en opération dans le Valentinois.

Depuis le mois de juin, Simon de Montfort tente d'impressionner les cités rhodaniennes sans résultat tangible. Il s’est d'abord vu refuser l’accès à la ville de Saint Gilles puis s’est bien gardé d’essayer de s'approcher de Beaucaire avant de conduire ses troupes vers le nord, s’emparant au passage de quelques modestes châteaux sur la route de Viviers où il a traversé le Rhône qui séparait alors le Royaume de France du Saint Empire Romain Germanique. Peu soucieux des règles féodales, il a entrepris fin juillet de faire le siège de la citadelle de Crest tenue par Adhémar de Poitiers, troubadour à ses heures mais d’abord comte de Valentinois et de Diois, fidèle vassal de Raymond VII le Jeune, marquis de Provence. Simon de Montfort se rend à l'évidence que le temps a passé et que malgré leur courage, ses fidèles chevaliers sont à la peine. Adhémar de Poitiers disposant d’une solide garnison, le siège s’éternise. Raymond VII le Jeune est, quant à lui, absent. Les deux camps s’observent, retardant un éventuel assaut. C’est au moment où Adhémar de Poitiers s’apprête à négocier un compromis que Simon de Montfort reçoit le message de son épouse l’informant que Raymond VI est entré dans Toulouse. 

Dès lors les choses s’accélèrent. Les Toulousains prennent les armes et chassent ceux qui ont collaboré avec les croisés. De son côté, la garnison qui maintenait l’ordre au nom de Simon de Montfort doit se réfugier dans le Château Narbonnais où se trouve déjà Alix  Montmorency. Le consulat est restauré.

Toulouse
le Château Narbonnais en 1217

Réaménagé par Simon de Montfort pour en faire une forteresse défensive, le château était devenu la résidence officielle des comtes de Toulouse depuis le milieu du siècle précédent. Elle tirait son nom de sa proximité avec la Porte Narbonnaise située au sud du rempart dont la construction remontait au temps de l'empereur Auguste.

22 septembre 1217
Guy de Montfort arrive à Toulouse où il parvient à rejoindre sa belle sœur Alix retranchée dans le Château Narbonnais. Appuyé par ses fidèles compagnons de route Guy de Lévis, Alain de Roucy et Hugues de Lacy, il tente de se frayer un passage entre les ruines de la muraille pour pénétrer dans la ville mais doit faire face à la résistance opiniâtre des Toulousains auxquels est venu se joindre le fougueux comte de Foix. Les croisés sont sèchement repoussés.

Les Toulousains se sont empressés de relever les remparts et de construire des machines de guerre sachant qu’ils ne disposent que d’un bref moment répit en attendant le retour de Simon de Montfort. Durant ce temps, les croisés s’activent en envoyant des messagers tenter de remobiliser les chevaliers et leur suite rentrés chez eux à la fin de leur engagement. De son côté, Raymond VI ne cesse de renforcer ses effectifs, voyant affluer vers Toulouse ses anciens vassaux mis en confiance suite aux déboires des croisés. On retrouve notamment Esparc de Labarthe et Ot de Saint Beat venus de Comminges ; Bertrand Jourdain de L’Isle et Ot de Terride arrivés du Saves ; le sénéchal Guillaume-Arnaud de Tantalon et Guillaume Amanieu pour l’Agenais ; Arnaud de Mondenard, Hugues de Lamothe, Araimfre de Montpezat, Amalvis et Bertrand de Pestillac descendus du Quercy ou encore Guiraud de Gourdon du Lauragais, ancien diacre cathare. Au même moment arrivent aussi des contingents venus d’Aragon et de Catalogne.

8 octobre 1217Simon de Montfort arrive à son tour à Toulouse accompagné du cardinal-légat Bertrand et de l’évêque Foulques.

Devant la cité, le cardinal-légat s’exclame dans un registre rappelant les paroles proférées par un de ses prédécesseurs dans les mêmes occasions : « Dans cette ville est le feu des enfers, elle se vautre dans les péchés criminels, prenez-là, abattez ses demeures et tuez sans quartier que nul n’ait la vie sauve jusqu’au fond des églises, lieux sacrés, massacrez, le verdict de Rome est sans appel, croyez-moi, il n’y a pas d’innocents. »

Du côté des croisés, l'ambiance est à la désillusion. Certains commencent à se poser des questions sur l'extraordinaire résilience des Toulousains qui, un an après que leur ville ait été mise à sac et dépouillée de toutes ses défenses tandis que de nombreux habitants ont été déportés, se sont relevés en un temps record pour tenir en échec des combattants aguerris et solidement armés. La conduite tyrannique de Simon de Montfort aurait-elle atteint ses limites?   

Octobre 1217 – Trop peu nombreux compte tenu du périmètre de la ville et manquant de machines de siège, Simon de Montfort et ses croisés renoncent à donner l'assaut, constatant, non sans une certaine inquiétude que les Toulousains sont parvenus en quelques semaines à relever les remparts de la cité. Que penser alors des sentences aventureuses du cardinal-légat qui voit déjà au bout d’une corde les chevaliers de Raymond VI et se plait à décrire les supplices qui seront réservés à ses vassaux les comtes de Foix, de Comminges ou de Couserans. L’hiver qui approche met prématurément fin aux combats dans l’attente de la bataille décisive, au printemps prochain.

lundi 17 mars 2025

Narbonne au XIIIème siècle - Simon de Montfort, duc de Narbonne (1216)

 

Janvier 1216 – De retour de Rome où il a participé au Concile de Latran, l’archevêque Arnaud- Amalric n’accepte toujours pas d’avoir été dépossédé sur décision du pape du titre de duc de Narbonne dont il avait été investi trois années plus tôt par le souverain pontife lui-même. Il espère mobiliser, en sa faveur, le vicomte Aymeri III et les habitants de la cité en suscitant un sentiment patriotique méridional.

Pour rappel, Arnaud-Amalric, ancien abbé de Citeaux nommé légat par le pape Innocent III pour superviser la croisade contre les cathares s'est rendu célèbre en juillet 1209 lorsqu'il a lancé devant Béziers le tristement fameux "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens". Présent sur la plupart des théatres d'opérations, il s'est signalé par son inflexibilité et la violence avec laquelle il a fait envoyer aux bûchers des dizaines d'hommes et de femmes accusés d'hérésie. Nommé archevêque de Narbonne en 1212, il a surtout fait preuve de son insatiable appétit de pouvoir en grignotant peu à peu les attributions du vicomte Aymeri et, surtout, en revendiquant le titre très convoité de duc de Narbonne, jusque là exclusivement réservé à un seigneur laïque. Son entêtement est surtout le révélateur d'une ambition mégalomaniaque jetant davantage le discrédit sur l'institution qu'il représente qu'il ne sert une improbable popularité.     

Informé des manœuvres de l’archevêque, Simon de Montfort décide de faire valoir son nouveau titre de duc de Narbonne en effectuant une entrée triomphale dans la ville.

Arborant sa bannière, il se présente avec son escorte devant la porte de Bourg mais se voit barrer l’entrée par Arnaud-Amalric en personne qui l’accuse haut et fort d’usurpation. Simon de Montfort envoie deux de ses chevaliers mettre de force l'archevêque à l’écart et pénètre dans la cité où il est reçu par le vicomte Aymeri.

1er février 1216 Alors qu’il installe pour un temps ses quartiers à Narbonne, Simon de Montfort se heurte à la rancœur vivace de l’archevêque Arnaud-Amalric qui le frappe d’excommunication et jette l’interdit sur toutes les églises de Narbonne tant qu’il n’aura pas quitté la ville.

Cette attitude ne fait que discréditer davantage l’archevêque de Narbonne qui essuie même, en la circonstance, quelques jets de pavés contre sa résidence épiscopale.

27 février 1216 – de Narbonne où il réside depuis le début du mois, Simon de Montfort demande à l’évêque d’Uzès de surseoir à exécution de la sentence d’excommunication dont l’a frappé l’archevêque de Narbonne l’informant qu’il vient de faire appel au pape pour la faire casser. Il ne se prive pas, par ailleurs, de faire célébrer la messe dans le palais vicomtal et de faire sonner, en son honneur, les cloches de la ville. Face à l’intransigeance de l’archevêque, s’affichant un peu tard comme le défenseur des intérêts occitans, Simon de Montfort cherche, de son côté, à s’attirer la sympathie des Narbonnais en faisant preuve de la plus grande bienveillance à leur égard.

5 mars 1216 – de retour à Carcassonne, Simon de Montfort déclare vouloir trouver un accord avec l’archevêque de Narbonne. Il s’en remet à l’arbitrage du camérier de Béziers Pierre Amiel et de l’évêque Arnaud de Nîmes.

7 mars 1216Simon de Montfort et son fils Amaury reçoivent l’hommage des consuls et notables de Toulouse, promettant en échange d’être pour eux de bons et loyaux seigneurs et de protéger leurs personnes et leurs biens.

8 mars 1216Simon de Montfort fait son entrée dans Toulouse. Depuis le début de la croisade en 1209, c’est la première fois que le chef des croisés parvient à franchir les murs de la ville. Il s’installe au Château Narbonnais, résidence officielle des Comtes de Toulouse. 

Méfiant envers une population qu’il sait restée, envers et contre tout, largement fidèle à son seigneur légitime le comte Raymond VI, il prend la précaution de démanteler les fortifications, faisant araser les tours jusqu’à une hauteur maximale de trois mètres, combler les fossés et ordonner la destruction de toutes les tours des maisons fortifiées bâties à l’intérieur de la ville. Il fait, en revanche renforcer les défenses du Château Narbonnais où il séjourne en y faisant sur le pourtour creuser un profond fossé protégé dans son ensemble par une solide palissade.

Manuscrit royal officialisant l'hommage rendu par Simon de Montfort au roi de France Philippe Auguste pour le Comté de Toulouse, le duché de Narbonne et les vicomtés de Carcassonne et de Béziers

8 mars 1216 – Simon de Montfort fait désormais figurer dans ses actes son titre de duc de Narbonne.

10 avril 1216 Simon de Montfort a fait le voyage jusqu’à Pont de l’Arche, en Normandie, une cité reprise aux Anglais où Philippe-Auguste a établi sa résidence. Il y rend hommage au roi de France pour le comté de Toulouse, le duché de Narbonne et les vicomtés de Carcassonne et de Béziers.

"Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Amen.                                                                                              Philippe par la grâce de Dieu roi des Francs.                                                                                                         Que tous présents comme à venir sachent que nous avons reçu en homme lige notre cher et fidèle Simon, comte de Montfort pour le duché de Narbonne, le comté de Toulouse, la vicomté de Béziers et de Carcassonne, et pour les fiefs et terres que Raymond, jadis comte de Toulouse, tenait de nous et qui ont été conquises sur les hérétiques et les ennemis de l'Église du Christ".

Mai 1216 - Le comte Raymond VI de Toulouse et son fils Raymond le Jeune débarquent à Marseille où ils reçoivent un vibrant accueil de la part de la population avant de prendre le chemin d’Avignon.

Ils s’étaient tous deux rendus à Rome à l’occasion du Concile de Latran qui s’était tenu au mois de novembre de l’année précédente pour y connaître la décision qui prendrait l’Eglise sur leur propre avenir. Le pape Innocent III avait confirmé à la mi-décembre au comte Raymond VI de Toulouse qu’il était déchu de ses titres et de ses biens au profit de Simon de Montfort. Son fils Raymond le Jeune, futur Raymond VII, se voyait, quant à lui, accorder le Marquisat de Provence placé sous la suzeraineté du Saint Empire Romain Germanique. Il étaient passé par Pise puis Gênes où ils avaient embarqué pour Marseille.

Mai 1216 – Après avoir reçu de la commune de Marseille la promesse d’un renfort armé et l’appui sur le Rhône d’une flottille de 30 galères, le comte Raymond VI et son fils  se rendent  à Avignon où les attendent plus de 300 chevaliers prêts à leur jurer fidélité. Parmi eux figurent notamment des seigneurs rhodaniens tels que le comte de Valentinois Adhémar II de Poitiers (c.1180-c.1250), Dragonet de Mondragon (c.1160-1236), Guiraud II Adhémar (c.1165-1232) seigneur de Rochemaure et Pons de Saint-Just seigneur de Pierrelatte mais aussi des seigneurs « faydits » dépossédés de leurs terres lors de la croisade dont Guilhem de Minerve. L’ancien comte de Toulouse Raymond VI décide alors d'aller chercher du soutien en Aragon tandis que, de son côté, Son fils Raymond VII dit le Jeune, qui n’a pas encore 19 ans, reçoit l’hommage des gens du Venaissin avant de se diriger vers Beaucaire, la ville où il est né et dont le nom ne figure pas parmi les biens des Comtes de Toulouse attribués à Simon de Montfort. Il estime, de ce fait, que Beaucaire lui revient de droit, d’autant que la ville jouxte le Marquisat de Provence et que les Comtes de Toulouse en avaient la garde depuis plusieurs générations.

Fin mai 1216Raymond VII et son armée font leur entrée à Beaucaire sous les acclamations de la population. La petite garnison qui tient la ville au nom de Simon de Montfort et que commande Lambert de Thury doit se retrancher dans le château pour résister.  

6 juin 1216 – De retour de Normandie où il rencontré le roi Philippe-Auguste, Simon de Montfort arrive devant Beaucaire. Il y rejoint son frère Gui arrivé trois jours plus tôt. Ils organisent le siège de la ville investie depuis une semaine par Raymond VII de Toulouse et son armée qui, eux-mêmes, assiègent la forteresse dans laquelle se sont repliés Lambert de Thury et ses gardes. En raison de ses faibles effectifs et de l’indisponibilité de la plupart de ses machines de guerre, Simon de Montfort comprend vite que cette opération risque d’autant plus de durer qu’il ne tient pas le Rhône par lequel est acheminé le ravitaillement qui permet à la ville de résister.

16 juillet 1216 – le pape Innocent III meurt à Pérouse à l’âge de 55 ans des suites d’une fièvre contractée à son retour d’un voyage en Italie du Nord

24 juillet 1216 – le cardinal Censio Savelli est élu pape sous le nom d’Honorius III.

Issu d’une vieille famille romaine, il a fait toute sa carrière auprès des trois derniers papes. Innocent III lui a confié en 1198 le tutorat du futur empereur Frédéric II de Hohenstaufen dont il est restera proche une fois devenu pape. Cette relation sera déterminante au cours de son mandat, focalisant en quelque sorte son attention sur les territoires de l’Est Européen et du Levant avec l’organisation d’une Vème croisade en direction de l’Egypte. Contrairement à son prédécesseur, il ne manifestera guère d’intérêt pour la lutte contre l’hérésie dans le Midi de la France, mettant un terme à la croisade contre les Albigeois.

15 août 1216 – Toujours bloqué devant Simon de Montfort lance une offensive de grande taille destinée à créer une brèche dans les défenses de la ville. Malgré le renfort de machines de guerre dont une catapulte et une chatte et les manœuvres d'une tour roulante, l'opération se solde par un échec.

24 août 1216 – après près de trois mois sans résultat, constatant la lassitude et le découragement de ses troupes régulièrement confrontées à des affrontements meurtriers, Simon de Montfort décide de lever le siège de Beaucaire après avoir signé un accord reconnaissant sa défaite contre l’engagement de Raymond VII de laisser la garnison de Lambert de Thury sortir librement.

C’est la première fois depuis le premier siège avorté de Toulouse en 1211 que Simon de Montfort subit un revers de taille. Cet échec connaît un véritable retentissement dans tout le Midi, démontrant que le nouveau comte de Toulouse n’est pas invincible. Désormais fragilisé, il lui faut, en toute hâte, repartir vers Toulouse dont les habitants n’attendent que l’étincelle qui allumera la flamme de la révolte.

11 septembre 1216l’archevêque Arnaud-Amalric de Narbonne écrit au nouveau pape Honorius III pour se plaindre du comportement de Simon de Montfort, le présentant comme l’usurpateur de ses droits légitimes sur le duché de Narbonne. Il évoque la pression que le comte aurait exercé sur le vicomte Aymeri et les habitants de Narbonne pour les obliger à lui prêter serment de fidélité et la brutalité avec laquelle  il se serait emparé de la ville et du palais ducal malgré plusieurs excommunications.

Septembre 1216 – Informés de déboires de Simon de Montfort à Beaucaire, les habitants de Toulouse commencent à se soulever, espérant le retour déjà annoncé de leur comte Raymond VI à la tête d'une armée. L'avant-garde envoyée par Simon de Montfort pour freiner son avancée est capturée par les soldats du comte de Toulouse, sonnant la reprise des hostilités. 

Parti précipitamment de Beaucaire, Simon de Montfort n'a que faire de négocier avec la délégation que lui ont envoyé les Toulousains. Il lui importe d'abord de devancer Raymond VI et de punir les responsables de la rébellion. Malgré l'intercession de l'évêque Foulques, Simon de Montfort ne veut apaiser sa colère. Il donne l’ordre à ses troupes de saccager la ville. Celles-ci mettent d’abord le feu au quartier juif puis se répandent dans les rues, enfonçant les portes des maisons qu’elles livrent au pillage. Ses hommes les fouillent aussi de fond en comble pour confisquer les armes. Les Toulousains érigent en catastrophe des barricades mais faute de disposer d'un soutien armée, ils n'ont d'autre choix que de négocier leur reddition. Bien décédé à leur faire payer l'affront qu'il vient de subir, Simon de Montfort exige le versement d'une rançon de trente mille marcs d'argent et prend en otages 400 Toulousains qui sont conduits poings liés et enchainés vers ses châteaux. Plusieurs d’entre eux vont mourir d’épuisement au cours du voyage. De leur côté, les bourgeois, les notables et les nobles, hommes et femmes sont contraints d’abandonner leurs demeures et de quitter la ville tandis que les habitants les plus modestes sont réquisitionnés pour abattre la totalité les remparts de la cité et d'en combler les fossés. Les exactions ne prennent fin qu’au cours du mois d’octobre.

21 octobre 1216 – Le pape Honorius III invite Simon de Montfort et l'archevêque Arnaud Amaury à se présenter devant lui ou par procurer dans un délai de 20 jours afin de statuer définitivement sur la querelle qui les oppose depuis depuis de mois au sujet de l'attribution du titre de duc de Narbonne.

Arnaud-Amalric fit bien le voyage jusqu'à Rome en compagnie de l'évêque d'Elne mais malgré la médiation du légat Bertrand, Simon de Montfort préféra se consacrer à d'autres affaires.

Novembre 1216 – une fois mâtée la révolte des Toulousains, Simon de Montfort se rend à Tarbes pour y faire célébrer le mariage de son fils Guy avec Pétronille de Comminges

Veuve du vicomte de Béarn Gaston VI de Montcade, décédé deux ans plus tôt, Pétronille de Comminges (1184-1251), héritière du Comté de Bigorre a épousé depuis le comte de Cerdagne et de Roussillon Nuno Sanche, cousin du roi Pierre II d'Aragon. Simon de Montfort a obtenu que le mariage soit annulé sous prétexte de liens de parenté, grâce notamment à la docilité des évêques gascons. L'union célébrée le 6 novembre entre son fils Guy (1195-1220) et Pétronille de Comminges, de 11 ans  son aînée, permet à Simon de Montfort de prendre indirectement le contrôle de grandes principautés du sud ouest traditionnellement liées au Comté de Toulouse que le concile de Latran a cependant omis de mentionner parmi les seigneuries qui lui ont été attribuées. Les fins politiques de ce mariage suscitent sans tarder l'hostilité de la plupart des seigneurs de Bigorre qui, à l'instigation de Nuno Sanche et du vicomte Guillaume Raymond de Béarn, revenus précipitamment de Barcelone à la tête d'une troupe, refusent de venir prêter hommage à leur nouveau suzerain. Ils investissent la forteresse de Lourdes prêts à résister à Simon de Montfort mais n'ayant à ses côtés qu'une poignée de fidèle et voyant l'hiver approcher, celui-ci préfère retourner à Toulouse.  

samedi 1 mars 2025

Narbonne au XIIIème siècle - La guerre des Ducs (1215)

 

8 janvier 1215 – le concile de Montpellier qui réunit 28 évêques autour des archevêques de Narbonne, d’Arles, d’Embrun et d’Auch sous la présidence du légat Pierre de Bénévent confirme que la priorité reste la lutte contre les hérétiques et accorde à Simon de Montfort les pleins droits seigneuriaux sur toutes les terres qui leur ont été confisquées. Les prélats sont aussi d’avis d'attribuer à Simon de Montfort la totalité des biens de Raymond VI de Toulouse mais se heurtent au refus de Pierre de Bénévent de tout céder aux conquérants du Nord. C’est donc à l’évêque Foulques (ou Folquet) qu’il remet la ville de Toulouse et le Château Narbonnais, le nom donné à la résidence des comtes.

Alors qu’un an plus tôt, Simon de Montfort s’était vu reprocher sa brutalité et ses prétentions territoriales par le pape Innocent III, il est indéniable que les autorités ecclésiastiques désirent changer de stratégie, privilégiant désormais la restauration de l’ordre public. Ils estiment, pour cela, nécessaire de renforcer le pouvoir des prêtres dans leurs paroisses et de briser les solidarités féodales qui lient, entre eux, les barons locaux. Simon de Montfort apparaît, à présent, comme le plus apte à protéger la paix institutionnalisée que le clergé a choisi de mettre en place dans la France méridionale.   

2 mars 1215 – A l’invitation de l’évêque Foulque de Toulouse, le prédicateur castillan Dominique de Guzman installe une première communauté de 5 Frères Prêcheurs dans la maison faisant partie de l’héritage de Bernard Seilhan, ancien viguier de la ville.

Arrivé en 1206 en compagnie de Diego d'Osma sur les terres du vicomte Raymond Trencavel pour y lutter contre l’hérésie cathare, il s’était installé à Fanjeaux où il avait été invité à faire valoir ses arguments à l’occasion de plusieurs controverses. Rejetant les richesses dont s'entourait, de façon souvent ostentatoire, la hiérarchie ecclésiastique, il avait fait vœu de pauvreté, se déplaçant pieds nus, à l’image de tous ceux qui avaient choisi de devenir de« bons hommes » et de « bonnes femmes » pour mieux répandre la foi cathare parmi les fidèles.    

 Avril 1215 – Le prince Louis, fils aîné du roi Philippe-Auguste s‘arrête à Vienne après avoir pris la route pour effectuer sa « quarantaine » au service de la croisade contre les cathares. Il est, entre autres, accompagné de Gui des Vaux de Cernay, l’évêque de Carcassonne. Ils sont accueillis par Simon de Montfort en faveur duquel le prince Louis n’hésite pas à se prononcer dans la querelle qui l’oppose depuis trois ans à l’archevêque de Narbonne Arnaud-Amalric concernant l’attribution du titre de duc de Narbonne. Le prince Louis considère, par ailleurs, inacceptable que le vicomte Aymeri puisse devenir le vassal de l’archevêque.

Louis VIII le Lion (1187-1226)
 Henry Lehmann (Huile sur toile, 1837) - Musée Historique de Versailles
Le prince Louis, fils aîné du roi de France Philippe-Auguste rejoint, en 1215, la croisade contre les Cathares. Il est mandaté par son père pour montrer tout l'intérêt que le roi accorde, en sa qualité de suzerain, aux régions méridionales de son royaume. La mise à l'écart temporaire de la dynastie aragonaise et l'énorme travail effectué par le chef des croisés Simon de Montfort pour ramener dans le giron royal les principautés occitanes permettent surtout à Philippe-Auguste de freiner les visées de son ennemi le roi d'Angleterre Jean Sans Terre sur le Comté de Toulouse.

Depuis sa retentissante victoire à Bouvines sur les armées du Saint Empire, Philippe-Auguste a décidé de ne plus s’engager directement sur le champ de bataille, préférant consolider ses conquêtes en gérant ses acquis territoriaux à partir des châteaux dont il s'est emparés. Alors qu’il avait depuis quelques années négligé ses droits de suzeraineté dans les terres du midi de la France, la mort de Pierre II d’Aragon lors de la bataille de Muret avait opportunément mis un terme à la prédominance de l’influence aragonaise sur les seigneuries méridionales, et replacé d’office, le roi de France dans son rôle. Le fait que son fils Louis se soit croisé pour partir à la tête d’une forte armée illustrait de manière évidente la volonté de Philippe-Auguste de reprendre en main ces territoires, aidé en cela par la témérité de Simon de Montfort. Le souverain français était surtout conscient de l’impérieuse nécessité, pour lui, d’empêcher le roi d’Angleterre Jean Sans Terre de s’allier au comte Raymond VI de Toulouse.       

2 avril 1215 - le pape Innocent III décide de remercier Simon de Montfort pour ses efforts en faveur de "la Cause de Dieu" en lui accordant, à titre provisoire, la possession de tous les biens du Comte Raymond VI de Toulouse dont il s'est emparé. La décision finale doit intervenir au cours du prochain Concile de Latran qui se tiendra en novembre.

Mai 1215 – tout juste investi du titre de duc de Narbonne suite à l’intervention du prince Louis, Simon de Montfort tient à afficher sa nouvelle autorité en convoquant le vicomte Aymeri à Carcassonne, attendant de lui qu’il lui rende hommage. Le vicomte de Narbonne s’exécute, sachant qu’il n’a pas les moyens de s’opposer à ce genre d’invitation, soulagé, toutefois, que soit mis un terme à l’insatiable voracité de l’archevêque Arnaud-Amalric qui, en plus de s'être vu accorder le droit de battre monnaie, n’en finit pas de confisquer, quartier par quartier, sa ville à son profit. Le fait d'être déchu de son titre de Duc de Narbonne ne freine pas les ambitions d'Arnaud-Amalric qui décide de se faire ériger face à la demeure du vicomte un palais à la mesure de son autorité.    

22 mai 1215Simon de Montfort se réconcilie avec le vicomte Aymeri et les habitants de Narbonne en renonçant aux griefs qu’il avait contre eux depuis ce jour où trois ans plus tôt, son fils Amaury et son fils frère Gui avaient, pour un motif futile, été la cible d’un violent  soulèvement durant leur séjour dans la cité à l’occasion de la consécration du nouvel archevêque, le légat Arnaud Amaury.

Il cherche surtout se faire un allié du vicomte de Narbonne et à s’en assurer la neutralité dans le bras de fer qui l’oppose à l’archevêque Arnaud Amaury au sujet de l’attribution très convoitée du titre de duc de Narbonne. A y regarder de plus près, le vicomte Aymeri n’a rien à y gagner, hormis peut-être le fait qu’il pourra choisir avec qui il préfère partager la seigneurie résiduelle qui lui revient après le dépeçage en règle opéré depuis des décennies par les archevêques successifs. Il est sûr, en revanche que Simon de Montfort ne pouvait supporter que le vicomte Aymeri soit le vassal d’un archevêque qui, sans aucun droit seigneurial s’était attribué le titre de duc de Narbonne, qui relevait de droit au Comte de Toulouse.   

Le prince Louis de France
Il a 28 ans lorsqu'il participe à la croisade dans le Midi. C'est à lui qu'est revenu l'ordre de démanteler les remparts de Narbonne. Il semble, en revanche, qu'il ne se soit pas arrêté dans la ville 

22 mai 1215
- Simon de Montfort demande au pape Innocent III de faire comparaître devant lui l'archevêque Arnaud-Amalric le jour de la Toussaint afin qu'il s'explique sur ses prétentions au duché de Narbonne. S'estimant lésé, il se met lui, ses vassaux et sa terre sous la protection du souverain pontife.

Mai 1215 - Simon de Montfort envoie son frère Guy à Toulouse pour y recevoir le serment de fidélité des habitants et ordonner le démantèlement des murailles. Il a aussi pour charge de veiller à mettre en état le Château Narbonnais, résidence traditionnelle des Comtes de Toulouse, où Simon de Montfort a projeté de s'installer. 

Juin 1215 - Simon de Montfort fait son entrée  dans Toulouse en compagnie du prince Louis de France et du légat Pierre de Bénévent.  

Juin 1215  A la demande de Simon de Montfort, le prince Louis ordonne le démantèlement des remparts de Narbonne. Même si une telle décision peut paraître incompréhensible deux mois après que le vicomte Aymeri se soit réconcilié avec le nouveau comte de Carcassonne, elle s'adresse, en fait, moins aux habitants de la ville eux-mêmes qu’à l’archevêque Arnaud-Amalric  qui s’obstine à revendiquer le titre de duc de Narbonne.

Hormis les restaurations qu’avaient rendu nécessaires les quelques sièges que la ville avait eu à subir jusqu’à l’ère carolingienne, les remparts construits à la fin du IIIéme au temps de l’empereur Aurélien n’avaient guère subi de modifications. Même si la ville s'était, au cours des derniers siècles, enrichi de plusieurs faubourgs, la configuration de l'enceinte de la cité était restée la même. Percée de deux portes, l’une au nord appelée la Porte Royale et la seconde au sud dite Porte Aiguière donnant sur le Pons Vetus qui traversait l’Aude, la muraille dont l’épaisseur pouvait, par endroits, dépasser  les 4 mètres était flanquée d’une quarantaine de tours semi-circulaires. De l’autre côté du fleuve s’étendait le quartier bien plus récent de Bourg qui s’était développé autour de la basilique Saint Paul. Il était lui aussi protégé par un rempart dont la construction remontait au début du XIIème siècle.

Les travaux de démolition durèrent trois semaines, occasionnant d’importantes brèches dans la muraille sans toutefois perpétrer d’irréparables dégâts.

Le Concile de Latran (1215)
Plus de 400 évêques, et près de 800 abbés y étaient présents sous l'égide du pape Innocent III
De nombreux représentants des différents royaumes figuraient aussi dans l'assistance. 
Parmi les 70 décrets qui y furent adoptés figurent bien sûr la lutte contre les hérésies mais aussi la volonté d'une plus grande moralité au sein des membres du clergé et de façon plus symbolique une définition circonstanciée de la théorie de la transsubstantiation.
Au cours de ce concile, l'archevêque Arnaud Amaury de Narbonne tente un coup d'éclat en affichant son soutien au Comte Raymond VI de Toulouse au détriment de Simon de Montfort. Malgré la relation de proximité qui le lie depuis plus de 10 ans au pape Innocent III, il sera désavoué.    
11 novembre 1215 – A Rome s'ouvre le 4ème concile de Latran. Présent, l’archevêque Arnaud- Amalric ne décolère pas depuis qu’il a été dépossédé du titre de duc de Narbonne au profit de Simon de Montfort par l’entremise du prince Louis, fils aîné du roi Philipe-Auguste. Il profite de l'occasion pour opérer un revirement spectaculaire en manifestant son soutien au comte Raymond VI de Toulouse, présent au concile, contre Simon de Montfort et les évêques occitans, brandissant même l’étendard d’un patriotisme méridional contre les intérêts purement personnels des féodaux. 

Refusant de se désolidariser de l’archevêque de Narbonne, le pape Innocent III cherche un improbable compromis en proposant de laisser en place le comte Raymond VI de Toulouse et de ne reconnaître en définitive à Simon de Montfort que la possession des terres des hérétiques à l’exclusion de celles des orphelins parmi lesquelles les vicomtés de Carcassonne et de Béziers devant revenir au jeune Raymond Trencavel, âgé de huit ans. 

Face à l’hostilité des évêques français et surtout à la  défense hasardeuse du comte de Toulouse assurée par des sympathisants cathares qui se concentrent uniquement sur les horreurs commises par les croisés, Innocent III renonce à son projet et confirme à Simon de Montfort ses droits sur les domaines des hérétiques à l’exclusion du Marquisat de Provence confié à la garde de l’Eglise avant qu’il ne soit restitué à sa majorité à Raymond VII de Toulouse.

Comment comprendre une telle volte-face venant d’un religieux qui depuis le début de la croisade n’avait jamais montré que de la haine envers Raymond VI, le protecteur des hérétiques, sur lequel il avait jeté l’interdit sans compter les excommunications à répétition qu’il lui avait infligées. Pourquoi l’archevêque attachait-il autant d’importance à ce titre de duc de Narbonne qui, dans la mesure où il ne concernait que le pouvoir temporel s’avérait en totale contradiction avec la mission essentiellement spirituelle de l’ordre religieux auquel il appartenait. Réputé d'origine catalane, il avait, au cours de sa jeunesse, été prieur du Monastère de Poblet, une responsabilité qui a permis à certains historiens d'accréditer l’hypothèse d'un lien familial entre Arnaud-Amalric et la famille vicomtale de Narbonne, faisant même de lui un possible neveu de la vicomtesse Ermengarde. Sans pouvoir être vérifiée, cette possibilité justifierait l’acharnement avec lequel l’archevêque de Narbonne s’est accroché à la défense de son titre de duc de Narbonne comme s’il s’agissait d’un héritage patrimonial. 

Simon de Montfort hérite du duché de Narbonne

14 décembre1215 -  le concile de Latran étant arrivé à son terme, le pape Innocent III en tire les conclusions. Son projet de compromis au départ favorable au plaidoyer  de l’archevêque de Narbonne a été rejeté. En conséquence, Raymond VI de Toulouse est démis de tous ses biens. Son épouse Eléonore d'Aragon se voit accorder une pension tandis que son fils Raymond VII est gratifié du Marquisat de Provence relevant du Saint Empire. De son côté, Simon de Montfort, déjà vicomte de Carcassonne et de Béziers est officiellement investi des titres de Comte de Toulouse et de duc de Narbonne, remportant ainsi la bataille qui l’oppose depuis trois ans à l’archevêque Arnaud-Amalric.

La victoire parait indiscutable pour le roi Philippe-Auguste mais, bien qu’il ait été mis en difficulté dans sa ville de Rome, le pape Innocent III a su conserver quelques atouts.  En opérant un rapprochement à pas lents avec l’empereur d’Allemagne Othon de Brunswick et surtout le roi d’Angleterre Jean Sans Terre, tous deux ennemis jurés du Royaume de France, il espère bientôt jouer, à son avantage, le rôle convoité de médiateur entre ces trois souverains qui ne sont jamais que les enfants de l’Eglise, et donc les siens.