dimanche 23 mars 2025

Narbonne au XIIIème siècle - Le réveil des Toulousains (1217)

 Le 4ème Concile de Latran qui s’est tenu à Rome en novembre 1215 a définitivement attribué à Simon de Montfort les titres de Comte de Toulouse, vicomte de Carcassonne et de Béziers et duc de Narbonne. Après six ans d’une croisade qui a profondément meurtri les terres méridionales du Royaume de France, le voilà devenu maître de cette vaste région qui, quelques années plus tôt, se reconnaissait, contre vents et marées, sous la bannière fédérative des comtes de Toulouse. Or, le fait qu'il ait dépossédé de leurs biens et de leurs terres, en usant parfois de la plus grande cruauté, des familles qui, au fil des générations, avaient forgé l’identité autant que l’originalité de ce pays dont on jalousait sous des latitudes moins privilégiées la prospérité et le rayonnement culturel, ont suscité, à son égard, un profond ressentiment parmi une population prête à saisir la moindre opportunité pour se révolter. 

C’est justement devant les remparts Beaucaire où il est bloqué depuis près de deux mois par les troupes du comte Raymond le Jeune dit aussi Raymondet, le fils de Raymond VI de Toulouse parti trouver refuge en Aragon, que Simon de Montfort encaisse, en juillet 1216, son premier échec de taille. L’espoir renaît tout à coup dans le Languedoc où l’on découvre que le chef des croisés est faillible. A Toulouse, on annonce déjà le retour du comte Raymond VI tandis que la lassitude s’est emparée des troupes de Simon de Montfort dont les effectifs n'ont cessé de fondre au fil des campagnes, sans compter la récurrence des problèmes de ravitaillement. Elles comprennent, à présent, que la défiance des méridionaux à leur égard est devenue irréversible et que la bataille engagée n'est pas prête  de s'achever, à moins que le destin en en décide autrement.

Au début de l'année 1217, Simon de Montfort possède la quasi totalité des terres relevant jusque-là du Comté de Toulouse. Reste cependant de l'autre côté du Rhône le Marquisat de Provence que le Concile de Latran a préféré concéder à Raymond VII de Toulouse. Ce caillou dans la chausse de Simon de Montfort va constituer un enjeu de poids dont l'issue sera bientôt déterminante pour l'avenir de la région. 

Fin janvier 1217
– après avoir placé sous sa tutelle les comtés de Comminges et de Bigorre grâce au mariage de son fils Guy avec leur héritière Pétronille de Comminges, Simon de Montfort quitte Toulouse où il a passé le plus dur de l’hiver pour entamer une nouvelle campagne dirigée cette fois contre le comte Raymond-Roger de Foix (1152-1223), connu, à la fois, pour son soutien sans faille au comte déchu Raymond VI et pour ses attaches avec la communauté cathare. Ce n’est pas une première pour Simon de Montfort qui a eu depuis le début la croisade l’occasion de faire plusieurs incursions armées dans la région de Foix mais il n’est jamais parvenu à mettre en difficulté le bouillant comte Raymond-Roger qui, au contraire, n’a, de son côté, jamais cessé de malmener les croisés lorsqu'il les a affrontés.

30 janvier 1217Simon de Montfort se met sous la protection du Saint Siège et fait une nouvelle fois appel au pape contre les agissements de l’archevêque de Narbonne Arnaud Amalric qui s'entête à lui contester le titre de duc de Narbonne. 

6 février 1217Simon de Montfort et ses croisés entament le siège du château de Montgrenier, prétextant que le comte Raymond-Roger de Foix n’a pas respecté la promesse qu’il avait faite lors du concile de Latran de le mettre sous la protection de l’Eglise. La forteresse qui commande la route de l’Espagne est défendue par Roger Bernard, le fils du comte Raymond-Roger. Celui-ci a notamment à ses côtés le vicomte Roger II de Couserans (1180- ap.1240) ; Roger II de Comminges (1180-1257); Baset de Montpezat ; Pierre Roger de Mirepoix et son neveu Raymond de Péreille, seigneur de Montségur, tous deux "faidits". Réputé imprenable, le château est situé au sommet d’une colline escarpée.

Février 1217 – Le comte Raymond-Roger de Foix se rend à Perpignan pour défendre une nouvelle fois sa bonne volonté de respecter les engagements pris lors du concile de Latran et obtenir le soutien de l’Eglise face aux exactions commises sur ses terres par Simon de Montfort et ses troupes, rappelant que le comté de Foix ne relève pas de ses attributions. L’abbé de Saint Thibéry et le prieur de Fontfroide, les deux représentants du pape, l’assurent de leur appui et font le déplacement jusqu’à  Montgrenier pour exiger de Simon de Montfort qu’il renonce au siège. Celui-ci leur oppose un refus brutal et en profite pour montrer le peu de cas qu’il fait de leur injonction en envoyant ses soldats prendre possession du château de Foix, officiellement placé sous le contrôle de l’abbé de Saint Thibéry.

7 mars 1217 - le pape Honorius III confie au légat Bertrand, cardinal de St Jean et St Paul la mission de trouver une solution dans le conflit qui oppose depuis plus de deux ans l’archevêque Arnaud Amaury de Narbonne à Simon de Montfort au sujet de l’attribution du titre de duc de Narbonne.

L'habitat juif à Narbonne au début du XIIIème siècle

8 mars 1217 – le vicomte Aymeri III de Narbonne et son épouse Marguerite de Montmorency accordent une charte aux juifs de Narbonne leur concédant à titre perpétuel des immeubles "judaïques" de la cité. Ils s’engagent, en échange, à titre de compensation à continuer d’entretenir les usages et d'assurer les services qu’ils sont accoutumés à fournir aux vicomtes.

Cette concession incluait également le versement d’une redevance annuelle de 10 sous payable au moment de Noël en échange de laquelle le vicomte s’engageait à assurer la jouissance paisible des demeures judaïques et sauvegarder de par son autorité les personnes et leurs biens. Il leur est surtout accordé le droit de vendre, de donner ou de louer à leur guise les immeubles qu’ils occupent ; à l’exclusion des communautés religieuses et des souverains. Cette charte correspond à un véritable affranchissement collectif supposant que les Juifs ne bénéficiaient pas précédemment du droit de disposer librement de leurs biens. Le "Roi Juif" qui est alors Kalonymos ben Todros II se voit expressément conserver sur l'honneur son droit de propriété dans la juiverie de Narbonne par succession héréditaire et sans redevances.

25 mars 1217 – après plus d’un mois et demi de siège, Simon de Montfort parvient à obtenir la reddition de Roger-Bernard de Foix et des défenseurs du château de Montgrenier. Comme à Carcassonne, à Minerve ou encore à Termes, c’est en raison du manque d’eau que les assiégés doivent capituler. Se voulant magnanime, Simon de Montfort prend possession du château et laisse ses occupants en sortir librement.

7 mai 1217Simon de Montfort fait une halte à Carcassonne pour régler des différends entre l’abbaye de Lagrasse et les nouveaux seigneurs français. Il en profite pour se rendre dans les Corbières où des seigneurs faidits, dépossédés de leurs terres en raison de leur proximité avec les cathares, ont développé un climat d’hostilité envers les croisés. Fermement tenu par Alain de Roucy, le Termenès échappe à l’agitation mais soucieux d’écraser toute contestation de son pouvoir sur l'ensemble de ses territoires, Simon de Montfort pousse ses troupes vers le sud des Corbières, dépassant les limites du Razès pour atteindre le Peyrepertusès, une seigneurie vassale des vicomtes de Narbonne depuis 1112. La position est éminemment stratégique car elle donne sur la plaine du Roussillon où commence le royaume d’Aragon. Simon de Montfort s’est, en la circonstance, fait accompagner du vicomte Aymeri de Narbonne qu’il utilise en quelque sorte comme caution sur des terres que celui-ci connait d’autant mieux qu’elles sont placées sous la suzeraineté de sa famille depuis un accord signé avec le comte de Barcelone il y a plus d’un siècle. Simon de Montfort s’estime, en revanche, en droit de revendiquer sa possession du fait que la seigneurie relevait au préalable des domaines des Trencavel.

Les ruines du château de Peyrepertuse
Le Peyrepertuses a échu en 1112 au vicomte Aymeri II de Narbonne lors qu'il s'est allié au comte Raymond Bérenger II de Barcelone à l'occasion d'un différends qui l'opposait alors aux Trencavel, vicomtes de Carcassonne dont dépendait auparavant la seigneurie. Les vicomtes de Narbonne en assuraient depuis la suzeraineté mais la politique de neutralité bienveillante que menait Aymeri III vis-à-vis de Simon de Montfort ne lui permettaient pas de s'opposer aux visées du nouveau comte de Toulouse sur une terre historiquement rattachée à la vicomté de Carcassonne.

22 mai 1217
-  Après avoir parcouru sans incident notable les vallées du Termenes, Simon de Montfort prend possession du modeste château de Montgaillard qui dépend de la seigneurie du Peyrepertuses. Il réalise, en fait, une bonne opération en obtenant la soumission de Guillaume de Peyrepertuse, jusque-là vassal du vicomte de Narbonne. Celui-ci s’engage aussi à interdire l’accès de ses terres aux chevaliers de Carcassonne du camp ennemi.    

Juin 1217 – après une brève halte à Carcassonne, Simon de Montfort repart en campagne avec ses proches compagnons. Persuadé d’être parvenu à pacifier le comté de Toulouse, il prend, serein, la direction du Marquisat de Provence, bien décidé à laver l’affront subi un an plus tôt devant Beaucaire en allant provoquer sur ses terres le marquis de Provence Raymond le Jeune, le fils du comte déchu Raymond VI de Toulouse.  

12 septembre 1217 - Venant d’Aragon, Raymond VI est en vue de Toulouse à la tête d’une armée. Il met au passage en déroute une compagnie conduite par Joris, un lieutenant de Simon de Montfort.

Raymond VI a traversé les Pyrénées avec une petite troupe de seigneurs faidits restés fidèles et s’est arrêté à Saint Lizier pour rassembler ses vassaux et recruter des volontaires. Sont présents à ses côtés le comte Raymond-Roger de Foix, le vicomte Roger II de Couserans et le comte Bernard IV de Comminges .

13 septembre 1217Raymond VI entre dans Toulouse quatre ans, jour pour jour, après sa défaite lors de la bataille de Muret. Isolée dans le Château Narbonnais, Alix de Montmorency, s’empresse d’envoyer des messagers informer son époux Simon de Montfort et son beau-frère Guy, alors en opération dans le Valentinois.

Depuis le mois de juin, Simon de Montfort tente d'impressionner les cités rhodaniennes sans résultat tangible. Il s’est d'abord vu refuser l’accès à la ville de Saint Gilles puis s’est bien gardé d’essayer de s'approcher de Beaucaire avant de conduire ses troupes vers le nord, s’emparant au passage de quelques modestes châteaux sur la route de Viviers où il a traversé le Rhône qui séparait alors le Royaume de France du Saint Empire Romain Germanique. Peu soucieux des règles féodales, il a entrepris fin juillet de faire le siège de la citadelle de Crest tenue par Adhémar de Poitiers, troubadour à ses heures mais d’abord comte de Valentinois et de Diois, fidèle vassal de Raymond VII le Jeune, marquis de Provence. Simon de Montfort se rend à l'évidence que le temps a passé et que malgré leur courage, ses fidèles chevaliers sont à la peine. Adhémar de Poitiers disposant d’une solide garnison, le siège s’éternise. Raymond VII le Jeune est, quant à lui, absent. Les deux camps s’observent, retardant un éventuel assaut. C’est au moment où Adhémar de Poitiers s’apprête à négocier un compromis que Simon de Montfort reçoit le message de son épouse l’informant que Raymond VI est entré dans Toulouse. 

Dès lors les choses s’accélèrent. Les Toulousains prennent les armes et chassent ceux qui ont collaboré avec les croisés. De son côté, la garnison qui maintenait l’ordre au nom de Simon de Montfort doit se réfugier dans le Château Narbonnais où se trouve déjà Alix  Montmorency. Le consulat est restauré.

Toulouse
le Château Narbonnais en 1217

Réaménagé par Simon de Montfort pour en faire une forteresse défensive, le château était devenu la résidence officielle des comtes de Toulouse depuis le milieu du siècle précédent. Elle tirait son nom de sa proximité avec la Porte Narbonnaise située au sud du rempart dont la construction remontait au temps de l'empereur Auguste.

22 septembre 1217
Guy de Montfort arrive à Toulouse où il parvient à rejoindre sa belle sœur Alix retranchée dans le Château Narbonnais. Appuyé par ses fidèles compagnons de route Guy de Lévis, Alain de Roucy et Hugues de Lacy, il tente de se frayer un passage entre les ruines de la muraille pour pénétrer dans la ville mais doit faire face à la résistance opiniâtre des Toulousains auxquels est venu se joindre le fougueux comte de Foix. Les croisés sont sèchement repoussés.

Les Toulousains se sont empressés de relever les remparts et de construire des machines de guerre sachant qu’ils ne disposent que d’un bref moment répit en attendant le retour de Simon de Montfort. Durant ce temps, les croisés s’activent en envoyant des messagers tenter de remobiliser les chevaliers et leur suite rentrés chez eux à la fin de leur engagement. De son côté, Raymond VI ne cesse de renforcer ses effectifs, voyant affluer vers Toulouse ses anciens vassaux mis en confiance suite aux déboires des croisés. On retrouve notamment Esparc de Labarthe et Ot de Saint Beat venus de Comminges ; Bertrand Jourdain de L’Isle et Ot de Terride arrivés du Saves ; le sénéchal Guillaume-Arnaud de Tantalon et Guillaume Amanieu pour l’Agenais ; Arnaud de Mondenard, Hugues de Lamothe, Araimfre de Montpezat, Amalvis et Bertrand de Pestillac descendus du Quercy ou encore Guiraud de Gourdon du Lauragais, ancien diacre cathare. Au même moment arrivent aussi des contingents venus d’Aragon et de Catalogne.

8 octobre 1217Simon de Montfort arrive à son tour à Toulouse accompagné du cardinal-légat Bertrand et de l’évêque Foulques.

Devant la cité, le cardinal-légat s’exclame dans un registre rappelant les paroles proférées par un de ses prédécesseurs dans les mêmes occasions : « Dans cette ville est le feu des enfers, elle se vautre dans les péchés criminels, prenez-là, abattez ses demeures et tuez sans quartier que nul n’ait la vie sauve jusqu’au fond des églises, lieux sacrés, massacrez, le verdict de Rome est sans appel, croyez-moi, il n’y a pas d’innocents. »

Du côté des croisés, l'ambiance est à la désillusion. Certains commencent à se poser des questions sur l'extraordinaire résilience des Toulousains qui, un an après que leur ville ait été mise à sac et dépouillée de toutes ses défenses tandis que de nombreux habitants ont été déportés, se sont relevés en un temps record pour tenir en échec des combattants aguerris et solidement armés. La conduite tyrannique de Simon de Montfort aurait-elle atteint ses limites?   

Octobre 1217 – Trop peu nombreux compte tenu du périmètre de la ville et manquant de machines de siège, Simon de Montfort et ses croisés renoncent à donner l'assaut, constatant, non sans une certaine inquiétude que les Toulousains sont parvenus en quelques semaines à relever les remparts de la cité. Que penser alors des sentences aventureuses du cardinal-légat qui voit déjà au bout d’une corde les chevaliers de Raymond VI et se plait à décrire les supplices qui seront réservés à ses vassaux les comtes de Foix, de Comminges ou de Couserans. L’hiver qui approche met prématurément fin aux combats dans l’attente de la bataille décisive, au printemps prochain.

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