samedi 22 février 2025

Narbonne au XIIIème siècle - L'impossible réconciliation - 1214)

 Lorsqu'on passe en revue la suite des évènements qui ont marqué l’année 1213, aussi paradoxal que cela paraisse, le grand perdant pourrait en être le pape Innocent III lui-même, pris au piège de ses propres palinodies. L’esprit de la croisade, censée mettre fin à l’hérésie cathare, s’est peu à peu dissous au profit des conflits d’intérêts qui se sont réglés  dans la violence entre seigneurs. Ils étaient trois protagonistes au début de l’année : le roi Pierre II d’Aragon, d’abord, dit le Catholique, auréolé d'un immense prestige depuis sa victoire sur les Almohades à La Navas de Tolosa; le comte Raymond VI de Toulouse, ensuite, dont la résilience n’en finissait pas de surprendre malgré des excommunications à la chaîne ; Simon de Montfort, enfin, le chef des croisés venus du nord, investi par les armes et la duplicité du monde ecclésiastique des biens des Trencavel, et qui s’étant un peu vite attribué les habits du comte de Toulouse, avait, en fait, transformé la région en un immense et sanglant champ de bataille. Innocent III avait, d’abord, été réceptif aux arguments de Pierre II d’Aragon bien qu’ils eussent pu faire de ce dernier le nouveau suzerain des grandes principautés occitanes au détriment du roi de France Philippe Auguste dont, en tant que pape, il était un des plus fidèles soutiens dans la guerre qui l'opposait à l’empereur d’Allemagne Othon de Brunswick, excommunié pour des prétentions territoriales incompatibles avec les intérêts du Saint Siège. 

La pugnacité du Comte de Toulouse et sa popularité au sein des principautés occitanes en ont fait le symbole d'un patriotisme régional naissant face aux dérives de la croisade contre les cathares.     

Furieux de constater que le comte Raymond VI de Toulouse eut été le grand bénéficiaire des propositions du roi d'Aragon, les évêques méridionaux réunis en concile sous la « férule » (le mot n'est pas trop fort) du légat Arnaud Amaury, avaient pris le parti inverse, faisant de Pierre II non plus le vainqueur des Infidèles mais leur allié. Malgré sa volonté de retrouver l’esprit fondateur de la croisade en privilégiant la lutte contre les arabo-musulmans, Innocent III avait cédé aux manœuvres des prélats et relancé, de la sorte, la campagne conduite par Simon de Montfort. Il avait bien condamné sa violence outrancière et ses appétits territoriaux mais s’était ravisé face à la pression exercée par le légat-archevêque Arnaud-Amalric qu’il avait eu, par ailleurs, la faiblesse d’élever au rang de duc de Narbonne. Il lui fallait se rendre à l’évidence qu’il ne disposait plus d’aucune autorité sur les Cisterciens, craignant même qu’ils ne deviennent, à terme, les vrais maîtres de l’Eglise. Il lui faudrait, dès lors, nommer au plus vite un autre légat en lieu et place d’Arnaud-Amalric tant la situation ne cessait de se dégrader dans le comté de Toulouse. Encore eût-il fallu qu’il en ait le courage. Or, voilà qu’à la fin de l’année, les comtes de Foix et de Comminges étaient venus demander son pardon, jurant leur fidélité à l’Eglise malgré leur soutien au Comte de Toulouse en vertu de leurs obligations féodales. Après réflexion, le pape en avait conclu que le temps était venu de remettre l’Eglise de Rome au milieu du village, quoiqu’en eussent pensé les Cisterciens ! 

17 janvier 1214 – Le pape Innocent III démet Arnaud-Amalric de sa charge de légat au profit de Pierre de Benévent.

Même si depuis les débuts de la croisade, le cistercien en a assuré la direction à la fois morale et stratégique avec une cruauté et une inflexibilité qu’il estimait être à la hauteur de l’enjeu que, selon lui, représentait, au nom de la gloire de Jésus-Christ et de sa vision de l'Eglise, l’éradication totale de l’hérésie, la décision de le mettre à l’écart n'a, en fait, rien de surprenant. Les récents évènements ont clairement démontré que son attitude, par trop, radicale, avait largement atteint ses limites. Depuis la bataille de Muret et la mort de Pierre II d’Aragon dit le Catholique, connu pour sa proximité avec le pape et son implication dans la défense des valeurs de l'Eglise, la croisade avait perdu sa raison d'être pour n’être plus qu’une guerre féodale animée par des conflits uniquement territoriaux autour d’un seul et unique enjeu : le Comté de Toulouse. Innocent III avait compris, après ses tergiversations de l’année précédente, que le temps était venu de réconcilier entre eux les divers feudataires et de mettre fin à des violences dont l’Eglise finissait par subir les effets négatifs. Le légat Arnaud-Amalric n’était, de ce fait, plus l’homme de la situation. Il pouvait, en revanche se consoler de sa qualité d’archevêque et de ce titre rudement convoité de duc de Narbonne dont le pape l’avait honoré et qui faisait de lui le vrai maître de la vicomté.

Une sentence arbitrale rendue à cette occasion décrit la ligne marquée par des bornages qui sépare la partie de Cité relevant de l'archevêque de celle dépendant de la vicomté. Celle-ci part de la Porte Aiguière, traverse la place de la Caularia, suit le rue Droite jusqu'au carrefour de la Croix, prend à gauche par le milieu de la route où l'on va à la Porte Episcopale jusqu'au Four St Just et, ensuite, se courbant et fluctuant vers le bas à la hauteur de la Maison de l'Aumône, rejoint une autre rue se dirigeant vers le nord jusqu'au Capitole où elle part vers l'est, traverse le Vieux Marché et passe devant la Maison des Repenties pour atteindre la Porte Royale en son milieu.      

23 janvier 1214 – le pape Innocent III adresse une lettre à Simon de Montfort l’informant de la nomination du nouveau légat a latere Pierre de Bénévent qui, du fait de son titre, surpasse les légats déjà en fonction dans la région. Celui-ci représente désormais de plein droit le souverain pontife sur tout le territoire de la croisade albigeoise. Reconnu par le pape lui-même pour ses talents d’avocat et ses qualités de juriste, Pierre de Bénévent a été nommé en 1212 cardinal-diacre de Santa Maria in Aquiro. C’est en raison de ses compétences juridiques qu’Innocent III lui confie la délicate mission de réconcilier l’Eglise et les seigneuries méridionales mais aussi de contenir les ambitions de Simon de Montfort et d’obtenir la libération du prince Jacques d’Aragon pour le placer sous sa protection.

Pietro Colivaccinus Beneventanus ( ? - av. 1235) – originaire de l’enclave pontificale de Bénévent intégrée au Royaume de Sicile (d’où le nom qu’on lui a attribué), Pierre de Bénévent est issu d’une importante famille locale. Il a commencé sa carrière à la curie romaine en qualité de scriptor (rédacteur) après avoir poursuivi des études de droit à Bologne. Reconnu par le pape lui-même pour ses talents d’avocat et ses qualités de juriste, il a été nommé en 1212 cardinal-diacre de la paroisse romaine de Santa Maria in Aquiro. La légation de Pierre de Bénévent recouvre les provinces d’Embrun, Aix, Arles et Narbonne, un territoire comprenant à la fois des terres relevant de l’Empire et du Royaume de France. Le légat a, toutefois, reçu ordre d’enquêter sur la validité  des droits que s’était, notamment, attribué Simon de Montfort sur la vicomté de Nîmes.

Février 1214 – après avoir passé une partie de l’hiver à Vienne où il a arrangé le mariage de son fils Amaury avec Béatrice de Viennois (1205-1248), Simon de Montfort est de retour à Béziers.

Il ne s’agissait pas de célébrer cette union mais d’en sceller la promesse. Amaury avait 21 ans alors que la petite Béatrice en avait 13 de moins. Simon de Montfort considérait, quant à lui, qu'un tel parti constituait pour sa famille une indiscutable opportunité dans la mesure où elle allait, d’une part, s’allier à la haute noblesse du Dauphiné et de la Bourgogne mais aussi par le biais de la jeune Béatrice dont la mère Béatrix de Sabran était aussi l’héritière d’une des grandes familles provençales, se placer, d’un point de vue géostratégique, sous la suzeraineté de l’Empereur. 

Février 1214 - Simon de Montfort ordonne à son lieutenant Robert de Mauvoisin de remettre à l'archidiacre de Béziers Pierre Amiel plusieurs maisons de la ville confisquées aux hérétiques.

Mars 1214Simon de Montfort est de retour devant Narbonne. Il vient d’être rejoint par les troupes de Guillaume de Barres et est bien décidé à laver l’affront qu’il a subi au mois d’octobre, lorsque le vicomte Aymeri lui a refusé d’entrer dans sa ville. Il se heurte, cependant, une nouvelle fois à la défense des Narbonnais qui, du haut de leurs remparts, lui interdisent l’accès à leur cité. De dépit, mais surtout peu désireux d’entrer dans un conflit armé aux issues incertaines, il préfère s’en prendre aux terres du vicomte. Il saccage et pille ce qu’il peut, s’en prenant notamment au castellas de Saint Pierre des Clars et au château de Saint Martin de Toques. Il échappe, toutefois, de peu, à une sortie des Narbonnais qui, s'étant rués sur lui, parviennent à le maîtriser et à le faire tomber de cheval avant que Guillaume de Barres ne vienne à sa rescousse et fasse fuir les assaillants.

Le "castellas" de Saint Pierre des Clars
L'emplacement qui dépendait de la vicomté de Narbonne avait été occupé au temps des Wisigoths par un ouvrage défensif. Au Xème siècle, fut édifiée une chapelle dédiée à Saint-Pierre au pied du promontoire que couronnait alors vraisemblablement, un château de bois. En 1194, le vicomte Aymeri III autorise le seigneur Bringuier de Montredon à y élever un nouveau château.


Les ruines du château de Saint Martin de Toques au début du XXème siècle avant sa restauration
Construit dans la deuxième moitié du Xème siècle, le château appartenait en 978 à la vicomtesse Adélaïde de Narbonne, veuve du vicomte Matfred. En 1018, Guillaume Hibrinus, rattaché à la famille de Donos dont les racines remontent à la domination wisigothe et premier seigneur de Durban rend hommage pour ce château au vicomte Raimond Ier de Narbonne.
Le château se Saint Martin figurera, dès lors, parmi les domaines des seigneurs de Durban.

12 mars 1214Baudoin de Toulouse, le jeune frère du comte Raymond VI qui, trois ans plus tôt, avait prêté serment de fidélité à Simon de Montfort après lui avoir livré son château de Montferrand, est pendu pour trahison à Montauban.

Raymond VI n’avait reconnu que tardivement l’existence de ce frère élevé par leur mère Constance à la Cour de France et ne lui avait jamais accordé que des titres secondaires bien qu’il ait brillamment défendu les intérêts toulousains contre les seigneurs des Baux. En 1211, cependant, Baudouin n’avait tenu que 4 jours dans son château de Montferrand, avec une petite garnison de 14 défenseurs alors qu'il avait face à lui Simon de Montfort et une armée de plus de 10 000 hommes. Il avait alors juré fidélité au chef des croisés qui lui avait, en échange, accordé la vicomté de Saint Antonin. Baudouin avait ensuite accompagné Simon de Montfort accompagné lors du siège de château de Saint Marcel mais il s’était surtout affiché aux côtés des croisés lors de la bataille de Muret, faisant directement face à son frère le comte de Toulouse, ce que ce dernier ne pouvait lui pardonner. En échange de son soutien, Simon de Montfort avait, en revanche, tenu à récompenser Baudouin en lui cédant ses conquêtes dans le Quercy, comptant le placer, le moment venu, à la tête du Comté de Toulouse à la place de son frère Raymond VI, de manière à préserver une forme de légitimité. Cueilli par surprise dans le château de Lolmie (Montcuq) par Ratier de Castelnau, un vassal des comtes de Toulouse en quête de rachat pour s'être rallié un temps à Simon de Montfort, il est conduit à Montauban pour y être pendu devant son frère Raymond VI lui-même. 

Sur cet entrefaite, Simon de Montfort doit partir d’urgence en Agenais que le roi Jean Sans Terre (King John) tente de se réapproprier. Ce fief a été offert en dot à sa sœur Jeanne d’Angleterre par Richard Cœur de Lion lors de son mariage avec le Comte Raymond VI de Toulouse.

L’offensive de Jean sans Terre a été motivée par le comte Raymond VI lui-même, son beau-frère, à l’occasion du séjour qu’il a effectué au cours de l’hiver en Angleterre. Mis en grande difficulté dans ses terres de Normandie par le roi Philippe-Auguste, Jean Sans Terre a compris qu’en abandonnant le Comté de Toulouse à Simon de Montfort, il contribuerait à renforcer  le pouvoir du roi de France dans la région, risquant d'être lui-même fragilisé dans les domaines patrimoniaux hérités de sa propre mère Aliénor d’Aquitaine.

Début avril 1214 le légat Pierre de Bénévent arrive à Narbonne. Il demande sans attendre au vicomte Aymeri III et aux habitants de la cité de conclure une trêve à effet immédiat avec Simon de Montfort.  Accompagné d’une suite de quatre personnes dont un scriptor, il est probable qu’il s’installe au palais archiépiscopal. Sa première tâche est de convoquer Simon de Montfort, alors en campagne dans l'Agenais, exigeant que lui soit remis l’infant Jacques d’Aragon, prisonnier du chef des croisés depuis la bataille de Muret. 

Avril 1214 - Pierre de Bénévent rencontre Simon de Montfort à Capestang. Comme le lui a ordonné le légat du pape, il est venu accompagné du jeune Jacques d’Aragon qu'il doit lui remettre. 

Mi-avril 1214 Le vicomte Aymeri III et les habitants de Narbonne font serment de soumission à l’Eglise et au respect de la paix.

18 avril 1214les comtes Raymond-Roger de Foix et Bernard de Comminges se rendent tous deux au palais archiépiscopal de Narbonne pour prêter serment de soumission au légat du pape. En gage de leur bonne volonté, le premier cède à Pierre de Bénévent son château de Foix et le second celui de Salies-du-Salat.

22 avril 1214 – le légat Pierre de Bénévent rencontre à Castelnaudary une délégation de 7 consuls venus de Toulouse, envoyés pour demander la réconciliation de la ville avec l’Eglise.

25 avril 1214 – de retour à Narbonne, le légat Pierre de Bénévent accepte le serment  de soumission des Toulousains exigeant pour cela qu’il soit juré par tous les habitants mâles âgés de plus de 13 ans et que lui soient remis 120 otages qui seront assignés à résidence à Arles.

Par ce serment, ils abjuraient toute hérésie et s’interdisaient de venir en aide aux hérétiques, de quelque manière que ce soit. Ils acceptaient aussi de respecter les terres cédées aux croisés par le pape ou le légat tout en s'engageant à garantir la sécurité des routes.

30 avril 1214 – le comte Raymond VI de Toulouse accepte de se soumettre à l’autorité de l’Eglise et renonce à toutes ses fonctions, confiant au légat ses domaines et son fils Raymond VII (1197-1249). Il s’en remet à la miséricorde du pape en attendant de devoir comparaître devant la curie romaine.

3 mai 1214 – faisant suite à l’abdication du comte Raymond VI dont il était le vassal, Bernard Aton VI Trencavel, petit-neveu de Raymond 1er Trencavel, remet à Simon de Montfort ses droits sur les vicomtés de Nîmes et d’Agde.

Mai 1214Pierre de Bénévent se rend en Aragon où il doit passer quelques mois, le temps de consolider l’arrivée au trône de l’infant Jacques 1er, tout juste âgée de 6 ans. Il avait, 3 ans plus tôt, été promis en mariage à Amicie, la dernière fille de Simon de Montfort mais la probabilité de cette union avait été rapidement invalidée. 

Eté 1214Simon de Montfort part guerroyer dans le Périgord en compagnie de son frère Guy et de la petite armée de chevaliers qui lui sont fidèles. En raison de ses faibles effectifs, il se contente d’investir quelques villes secondaires sous prétexte d’y faire la chasse aux hérétiques. La trêve instaurée par le légat du pape et le renoncement du Comte Raymond VI ont, en fait, concédé la suzeraineté du Comté de Toulouse au souverain pontife aux dépens du roi Philippe-Auguste. Les plans de Simon de Montfort en ont, en conséquence, été contrariés, comme si la croisade commençait à s’effilocher.

Novembre 1214 - Alors qu'il est pratiquement condamné à louer ses services à qui le veut bien, Simon de Montfort s’accorde notamment avec l’évêque de Rodez Pierre de La Treille pour assiéger le château de Sévérac que tient le seigneur Déodat III, un « perturbateur de la paix « aux dires du prélât. Il n'y a pas de cathares dans la région, juste des querelles de préséance. Les habitants du bourg se réfugient précipitamment dans le château mais par manque de vivres, Déodat préfère se rendre après quinze jours d'un siège finalement inutile.

 

 

 

dimanche 9 février 2025

Narbonne au XIIIème siècle - La fin des illusions aragonaises (1213)

Début janvier 1213 – Partis de Saragosse au début de l'hiver, le roi Pierre II d’Aragon et le comte Raymond VI de Toulouse, escortés par les chevaliers qui se sont distingués l’année précédente à la bataille de Las Navas de Tolosa mais surtout de hauts dignitaires ecclésiastiques, sont accueillis en grande pompe à Toulouse par la population en liesse. Fort de l’appui du pape Innocent III, le roi d'Aragon qui, depuis sa victoire contre les arabo-musulmans passe pour le grand défenseur de la Chrétienté veut, à présent, démontrer la loyauté du Comté de Toulouse envers l’Eglise.

Le Roi Pierre II d'Aragon dit "le Catholique"
(c.1178-1213)
Miniature extraite du Liber Feudorum Ceritaniae
(Livre de seigneurs de Cerdagne) écrit entre 1200  et 1209. 
16 janvier 1213 – Le pape Innocent III met temporairement un terme à la croisade et convoque un concile à Lavaur au cours duquel les évêques doivent discuter des propositions qui leur ont été soumises par le roi Pierre II d’Aragon. Ils sont réunis sous la présidence de l'archevêque-légat Arnaud-Amalric  qui, avec l’évêque de Foulque de Toulouse, cistercien comme lui, réaffirment tous deux leur soutien inconditionnel à Simon de Montfort malgré les reproches que le pape vient de formuler à son encontre dans une lettre où il a mis en cause ses ambitions et ses brutalités. Se croyant en position de force, Pierre d’Aragon se présente, en personne, au concile, exigeant l’exécution de ses  propositionsdès lors qu’elles ont été approuvées par le pape lui-même. Mais il va lu falloir déchanter. Après un mois d’âpres échanges, Raymond VI, comme à chaque fois accusé du meurtre de Pierre de Castelnau et toujours considéré comme le chef des hérétiques se voit cette fois-ci reproché par le légat Arnaud-Amalric d’être l’allié de l’ennemi musulman, faisant même de lui l’ami du roi du Maroc ! 

Face à ces menaces, Pierre d’Aragon estime qu’il lui faut en hâte protéger les villes de Toulouse et Montauban, les seules qui résistent encore alors qu’elles ont été « abandonnées à Satan » selon les dires des cisterciens.

Pour le pape Innocent III, l’intransigeance d’Arnaud-Amalric, ne fait qu’aviver les tensions, risquant de créer les conditions d’un affrontement des plus sanglants. Le projet du roi Pierre II permettait, pourtant, d’espérer à terme une cessation des hostilités tant l’esprit originel de la croisade s’était transformé en une lutte féroce entre des seigneurs incapables de dépasser leur culture féodale, même si c'était au prix d'une modification radicale des règles habituelles  . Il est temps pour le pape de se rendre à l’évidence. Cela fait trop longtemps que le légat s’est affranchi de toute obéissance vis-à-vis de Rome, imposant sa propre autorité au nom de l’Eglise, du moins de l’institution qu’il a placé au service de ses ambitions. Combien de temps cette situation devrait-elle encore durer ?

17 janvier 1213 -  le pape Innocent III s’adresse directement à Simon de Montfort :

 “Des ambassadeurs de notre très cher fils en le Christ, Pierre, illustre roi d'Aragon, nous ont déclaré que, tournant contre les catholiques des armes exclusivement destinées à la lutte contre les hérétiques, et te servant de l'armée des croisés pour répandre le sang du juste et léser les innocents, tu t'es emparé, au détriment du roi, des terres de ses vassaux, le comte de Foix, le comte de Comminges, et Gaston de Béarn. Or il n'y a pas d'hérétiques sur ces terres, et leurs habitants n'ont jamais encouru de soupçon en matière d'hérésie…

18 janvier 1213 – le pape Innocent III tente de reprendre la main face à la conduite de son légat « Quant à toi, frère archevêque et au noble Simon de Montfort, introduisant les croisés sur les terres du comte de Toulouse, vous avez occupé les lieux où les hérétiques résidaient mais vous avez étendu vos mains avides aussi bien  sur les terres qui n’étaient aucunement suspectés d’infâmie. »

21 janvier 1213Pierre II d’Aragon est débouté par les évêques réunis en concile à Lavaur de la demande qu’il avait formulée en faveur de la restitution de leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges. Il considère, dès lors, comme son devoir, de recourir aux armes.

27 janvier 1213 – c’est en ce jour qu’ont lieu les « Serments de Toulouse ». Le comte Raymond VI et son fils Raymond (1197-1249), le comte Bernard IV de Comminges (ap.1150-1226), le vicomte Gaston VI de Béarn (1173-1214), le comte Raymond-Roger de Foix (1152-1223) et les consuls de Toulouse jurent fidélité au roi Pierre II d’Aragon et se déclarent ses vassaux. Ils estiment qu’ayant reçu l’appui du pape Innocent III, ce souverain est le mieux placé pour les protéger contre les manœuvres du légat Arnaud-Amalric et des évêques de la région. Ce serment modifie, au passage, de façon considérable l’organisation féodale des principautés méridionales qui, jusque-là sous la tutelle du roi de France, se reconnaissent désormais sous celle de l’Aragon. Du château vicomtal de Narbonne où il a établi sa résidence, accompagné de ses compagnons aragonais, le roi Pierre II s’érige, sans tarder, en suzerain du Languedoc, délivrant, pour preuve, des diplômes en faveur de Guilhem de Montpellier, de Raimond de Turenne et d’Olivier de Penne.

    L'implantation de Simon de Montfort (en rose) et les principautés occitanes en 1213
Février 1213Simon de Montfort dénonce les Serments de Toulouse comme une véritable déclaration de guerre. Il s’estime dès lors délivré de son serment de vassalité envers le roi d’Aragon qu’il accuse d’être devenu le protecteur des hérétiques. Contraint de temporiser à un moment où il doit batailler contre le roi Jean sans Terre et l’empereur Othon de Brunswick, le roi Philippe-Auguste continue néanmoins de soutenir la croisade, craignant, cependant, à terme, que la perte de sa suzeraineté sur les principautés méridionales au profit du roi d’Aragon ne provoque un rapprochement entre Pierre II et les Plantagenet.

20 février 1213 - Réunis en concile à Orange, les évêques favorables à Simon de Montfort font part de leurs doléances au nonce du pape réclamant la poursuite de la lutte contre les hérétiques.

Mai 1213 – reconnaissant la position de force dans laquelle se trouve désormais le roi d’Aragon, le pape Innocent III revoit sa position sur la suspension de la croisade.

21 mai 1213 – L’archevêque-légat Arnaud-Amalric parvient à relancer la croisade qu'il qualifie désormais de Guerre Sainte en accusant le roi d’Aragon de complicité envers l’hérésie. Simon de Montfort informe le pape que, malgré les promesses de Pierre II, la ville de Toulouse est devenue un lieu de refuge pour les hérétiques, incluant notamment de nombreux « Parfaits ». Innocent III cède à la pression et condamne, en retour, Pierre d’Aragon pour allégations mensongères. 

1er juin 1213 - Le pape Innocent III interdit à Simon de Montfort de traiter avec les Toulousains hérétiques et annule tous les accords qu'il a conclus avec le roi Pierre II d'Aragon en faveur des comtes de Foix, de Comminges et des vicomtes de Béarn.

24 juin 1213 - Simon de Montfort organise à Castelnaudary la cérémonie d'adoubement au rang de chevalier de son fils Amaury. L'endroit n'a pas été choisi au hasard, non pas seulement parce qu'il n'est pas loin de Fanjeaux où Simon de Montfort tient ses quartiers mais aussi pour montrer au Comte de Toulouse que la ville n'est plus à lui. 

Juillet 1213 – les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix assiègent la forteresse de Pujol, à 13 km à l’est de Toulouse. Tombée quelques mois plus tôt aux mains de Simon de Montfort, celle-ci dispose d’une garnison qui opère régulièrement des pillages dans les environs, ce dont se plaignent les habitants. Munis d’engins de siège, les Toulousains parviennent à créer une brèche dans la muraille et donnent l’assaut au donjon dans lequel s’est réfugiée la garnison. Après avoir, en vain, espéré l’arrivée de Guy de Montfort, les défenseurs acceptent de se rendre en l’échange de la promesse sous serment d’avoir la vie sauve. Or, une fois la forteresse investie, malgré l’engagement du comte de Toulouse, la garnison est massacrée jusqu’au dernier et la forteresse rasée. A moins d’un miracle, les conditions sont désormais réunies pour qu’ait lieu l’affrontement. Le lieu est désormais retenu, ce sera Muret

7 septembre 1213 après avoir quelques semaines plus tôt franchi les Pyrénées à la tête de son armée, le roi Pierre d’Aragon a investi quelques cités des bords de la Garonne avant d’arriver aux abords de Muret où l’attend le comte Raymond VI de Toulouse. La forteresse qui jouxte la cité et qui relève du Comté de Comminges a été conquise un an plus tôt par Simon de Montfort. N'étant située qu'à une demi-journée de marche de Toulouse, la cité constitue, pour les croisés, un poste d’observation idéal dans la perspective d’un nouveau siège, ce qui en fait un lieu éminemment stratégique.

8 septembre 1213Pierre II d’Aragon et le comte Raymond VI assiègent la forteresse de Muret que tient une petite garnison composée d’une trentaine de chevaliers. La ville  tombe rapidement mais Pierre II tarde à lancer l’assaut du château. Cette hésitation permet à des messagers d’alerter Simon de Montfort alors stationné à Fanjeaux. Celui-ci vient à point de récupérer de nouveaux renforts après quelques mois d’incertitude, parmi lesquels les évêques d’Orléans et d’Auxerre. Il prend sans attendre la route de Muret.

11 septembre 1213Simon de Montfort arrive devant Muret, en compagnie de l’archevêque de Narbonne Arnaud-Amalric, à la tête d’environ mille cavaliers. Il parvient à se frayer un chemin jusqu’au château dont il prend possession avec la complicité passive des armées méridionales. Sûr de lui, le roi Pierre II d’Aragon, qui a laissé faire, est convaincu qu'il tend, de la sorte, un piège au chef des croisés et qu’une fois enfermé entre les murs de la forteresse, celui-ci devra se rendre sans conditions.

La Bataille de Muret
Enluminure extraite des Grandes Chroniques de France (XIVème siècle)
Bibliothèque Nationale de France

12 septembre 1213 - la bataille s’engage dès le matin entre les troupes catalanes et aragonaises conduites par le roi Pierre II et les forces de Simon de Montfort. De son côté, le comte de Toulouse, n'ayant pas caché ses craintes, a préféré garder en retrait les 900 hommes dont il dispose. Inférieurs en nombre, les croisés ont choisi de se répartir en trois bataillons de 300 chevaliers chacun, placés respectivement sous les ordres de Guillaume de Barres, Bouchard de Marly et Simon de Montfort lui-même. Les comtes Raymond-Roger de Foix et Bernard de Comminges commandent une armée forte de 600 hommes composés en majorité d’Aragonais mais ceux-ci sont rapidement bousculés par les chevaliers de Guillaume de Barres, bien plus aguerris à des engagements de ce genre. Malade, l'archevêque-légat Arnaud-Amalric ne peut assister à la bataille.

Pierre II avance, quant à lui, à la tête de 700 cavaliers mais sa décision d’aller au contact des croisés dans la même tenue que ses combattants provoque rapidement la confusion. La rumeur se répand selon laquelle il serait mort. La panique s’installe alors dans ses rangs. Mais qu’est-il arrivé au roi ? Où est le roi ? Se sentant obligé de rassurer ses troupes, il prend le risque de se montrer et de proclamer haut et fort qu’il est bien vivant. Cette audace va lui coûter la vie. Dans la mêlée qui s’ensuit, le roi d’Aragon s’effondre, transpercé par la lance d’Alain de Renty, un chevalier originaire d’Artois. D’autant plus inattendue qu’il est considéré comme un héros depuis sa victoire sur les Almohades, sa mort provoque une telle onde de choc que son armée se disperse, prise d’une véritable panique après avoir été attaquée sur le flanc par une habile manœuvre de Simon de Montfort.

Le comte Raymond VI abandonne précipitamment le champ de bataille et repart avec ses troupes vers Toulouse, abandonnant au passage les milices qui l’ont suivi et qui pour la plupart payent de leur vie leur attachement à son autorité. On estime qu’en désertant précipitamment le champ de bataille de peur d’une confrontation directe avec Simon de Montfort, le comte de Toulouse aurait laissé massacrer plus de 15 000 de ses partisans. Des deux côtés, les chiffres sont exagérés. Simon de Montfort disposait de moins de 1000 chevaliers et bien qu’opportune, la mort de Pierre d’Aragon ne pouvait raisonnablement engendrer plus de victimes que de combattants. La véritable victoire pour Simon de Montfort tient du fait qu’il retient désormais prisonnier le jeune prince Jacques (Jaume) d’Aragon (1207-1276), le fils du roi Pierre II et de Marie de Montpellier, âgé de six ans. Celui-ci lui avait été confié deux ans plus tôt lorsque son père avait signé avec le chef des croisés une promesse de mariage entre son fils et la petite Amicie (1209-1252/3), fille de Simon de Montfort et d'Alix de Montmorency. Le jeune enfant vivait depuis reclus dans le château de Carcassonne.

La Bataille de Muret va modifier de façon définitive la situation géopolitique de la région. La monarchie aragonaise renonce définitivement à sa suzeraineté sur les seigneuries occitanes se concentrant désormais sur la péninsule hispanique et la lutte contre les Almohades. Une fois encore, cependant, le comte Raymond VI est parvenu à se dérober et a regagné, sain et sauf, sa ville de Toulouse. Simon de Montfort ne le sait désormais que trop. Malgré cette victoire providentielle, Il ne sera jamais reconnu comme le véritable maître des lieux tant que le comte régnera. En proie plus que jamais au doute, Raymond VI part, quelque temps, chercher du réconfort auprès de son beau-frère le roi Jean Sans Terre, conscient qu'à un moment où la guerre fait rage entre les rois de France et d'Angleterre, son attitude aura, surtout, pour effet de raviver la lutte entre les deux royaumes sur les terres disputées d''Aquitaine.

Le départ impromptu de Bouchard de Marly

Il semble que Bouchard de Marly (1170-1226), un des plus fidèles lieutenants de Simon de Montfort, ait renoncé à poursuivre la croisade après la bataille de Muret et qu'il soit reparti vers ses terres d'Ile-de-France. On ne connaît pas la nature réelle de ses motivations. S'agît-il d'une mésentente avec Simon de Montfort ou de problèmes de nature personnel. Quoiqu'il en soit, son nom ne figure plus que dans des actes administratifs relevant de ses domaines familiaux avant de réapparaître de façon furtive en 1218 lors du siège de Toulouse. On peut toutefois se poser quelques questions lorsqu'on se souvient qu'il avait dès le début de la croisade été gratifié de la seigneurie de Saissac et que Simon de Montfort avait mis son honneur à faire tomber le château de LastoursBouchard de Marly avait été retenu prisonnier pendant plus d'un an par Pierre Roger Cabaret. Mais que dire aussi des liens qu'il avait pu entretenir avec le vicomte Aymeri III devenu l'époux de sa soeur Marguerite  vient du fait qu'il avait créé dans la région un tissu familial étant donné que sa propre Marguerite était l'épouse du vicomte Aymeri III de Narbonne, faisant de lui son beau-frère.    

Octobre 1213 – La mort inattendue de Pierre d’Aragon provoque une véritable onde de choc à Narbonne alors que la ville est, déjà, devenu le lieu où se retrouvent les opposants à la croisade, qu'ils  soient Aragonais et Catalans, bientôt rejoints par les comtes d’Ampurias et de Roussillon. Pour le vicomte Aymeri, d’ordinaire réputé pour sa prudence, il est devenu urgent de s’engager dans un combat devenu véritablement existentiel.

A la fin de l'année, la noblesse aragonaise commence à se réorganiser après le désastre qu'a représenté, pour elle, la bataille de Muret. L'abbé Ferdinand de Montearagon, frère de Pierre II assume la régence du royaume tandis que son oncle Sanche est en charge du gouvernement de Catalogne avec, à ses côtés, son fils Hugues, Comte d'Ampurias. Au même moment, plusieurs seigneurs, parmi lesquels Guillaume de Montcade, futur vicomte Béarn, Guillaume I de Cardona, les Templiers Dalmau de Creixell et Guilhem de Mont Rodon ainsi que des hommes d'église tels que l'évêque Martin de Segorbe se sont regroupés à Narbonne auprès du vicomte Aymeri IIII. Rejoints par de nombreux partisans, tous s'accordent tous pour rejeter les prétentions de Simon de Montfort et préparer la riposte. Le plus paradoxal est que Narbonne est aussi la résidence de l'archevêque Arnaud-Amalric, le véritable chef spirituel de la croisade.  

Octobre 1213 – Simon de Montfort quitte Fanjeaux pour Vienne où il doit préparer le mariage de son fils Amaury avec Béatrice de Viennois. Il choisit de s'arrêter à Narbonne mais le vicomte Aymeri refuse de l'accueillir et fait fermer les porte de la ville, obligeant le prétendant au titre de duc de Narbonne à demander l'hospitalité à l'abbaye de Fontfroide tandis que son escorte se voit logée à la belle étoile. Pour de raisons de calendrier, Simon de Montfort poursuit son chemin sans représailles. Les Narbonnais s'en tirent, une nouvelle fois, à bon compte, mais pour combien de temps.

17 octobre 1213 - soucieux de remercie les moines de l'abbaye de Fontfroide pour leur accueil alors qu'il s'est vu, peu avant, refuser l'entrée dans Narbonne, Simon de Montfort les prend désormais sous sa protection, interdisant à ses officiers et ses vassaux de les maltraiter. Il leur concède également un droit de paisson pour leurs troupeaux dans les domaines publics.