dimanche 9 février 2025

Narbonne au XIIIème siècle - La fin des illusions aragonaises (1213)

Début janvier 1213 – Partis de Saragosse au début de l'hiver, le roi Pierre II d’Aragon et le comte Raymond VI de Toulouse, escortés par les chevaliers qui se sont distingués l’année précédente à la bataille de Las Navas de Tolosa mais surtout de hauts dignitaires ecclésiastiques, sont accueillis en grande pompe à Toulouse par la population en liesse. Fort de l’appui du pape Innocent III, le roi d'Aragon qui, depuis sa victoire contre les arabo-musulmans passe pour le grand défenseur de la Chrétienté veut, à présent, démontrer la loyauté du Comté de Toulouse envers l’Eglise.

Le Roi Pierre II d'Aragon dit "le Catholique"
(c.1178-1213)
Miniature extraite du Liber Feudorum Ceritaniae
(Livre de seigneurs de Cerdagne) écrit entre 1200  et 1209. 
16 janvier 1213 – Le pape Innocent III met temporairement un terme à la croisade et convoque un concile à Lavaur au cours duquel les évêques doivent discuter des propositions qui leur ont été soumises par le roi Pierre II d’Aragon. Ils sont réunis sous la présidence de l'archevêque-légat Arnaud-Amalric  qui, avec l’évêque de Foulque de Toulouse, cistercien comme lui, réaffirment tous deux leur soutien inconditionnel à Simon de Montfort malgré les reproches que le pape vient de formuler à son encontre dans une lettre où il a mis en cause ses ambitions et ses brutalités. Se croyant en position de force, Pierre d’Aragon se présente, en personne, au concile, exigeant l’exécution de ses  propositionsdès lors qu’elles ont été approuvées par le pape lui-même. Mais il va lu falloir déchanter. Après un mois d’âpres échanges, Raymond VI, comme à chaque fois accusé du meurtre de Pierre de Castelnau et toujours considéré comme le chef des hérétiques se voit cette fois-ci reproché par le légat Arnaud-Amalric d’être l’allié de l’ennemi musulman, faisant même de lui l’ami du roi du Maroc ! 

Face à ces menaces, Pierre d’Aragon estime qu’il lui faut en hâte protéger les villes de Toulouse et Montauban, les seules qui résistent encore alors qu’elles ont été « abandonnées à Satan » selon les dires des cisterciens.

Pour le pape Innocent III, l’intransigeance d’Arnaud-Amalric, ne fait qu’aviver les tensions, risquant de créer les conditions d’un affrontement des plus sanglants. Le projet du roi Pierre II permettait, pourtant, d’espérer à terme une cessation des hostilités tant l’esprit originel de la croisade s’était transformé en une lutte féroce entre des seigneurs incapables de dépasser leur culture féodale, même si c'était au prix d'une modification radicale des règles habituelles  . Il est temps pour le pape de se rendre à l’évidence. Cela fait trop longtemps que le légat s’est affranchi de toute obéissance vis-à-vis de Rome, imposant sa propre autorité au nom de l’Eglise, du moins de l’institution qu’il a placé au service de ses ambitions. Combien de temps cette situation devrait-elle encore durer ?

17 janvier 1213 -  le pape Innocent III s’adresse directement à Simon de Montfort :

 “Des ambassadeurs de notre très cher fils en le Christ, Pierre, illustre roi d'Aragon, nous ont déclaré que, tournant contre les catholiques des armes exclusivement destinées à la lutte contre les hérétiques, et te servant de l'armée des croisés pour répandre le sang du juste et léser les innocents, tu t'es emparé, au détriment du roi, des terres de ses vassaux, le comte de Foix, le comte de Comminges, et Gaston de Béarn. Or il n'y a pas d'hérétiques sur ces terres, et leurs habitants n'ont jamais encouru de soupçon en matière d'hérésie…

18 janvier 1213 – le pape Innocent III tente de reprendre la main face à la conduite de son légat « Quant à toi, frère archevêque et au noble Simon de Montfort, introduisant les croisés sur les terres du comte de Toulouse, vous avez occupé les lieux où les hérétiques résidaient mais vous avez étendu vos mains avides aussi bien  sur les terres qui n’étaient aucunement suspectés d’infâmie. »

21 janvier 1213Pierre II d’Aragon est débouté par les évêques réunis en concile à Lavaur de la demande qu’il avait formulée en faveur de la restitution de leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges. Il considère, dès lors, comme son devoir, de recourir aux armes.

27 janvier 1213 – c’est en ce jour qu’ont lieu les « Serments de Toulouse ». Le comte Raymond VI et son fils Raymond (1197-1249), le comte Bernard IV de Comminges (ap.1150-1226), le vicomte Gaston VI de Béarn (1173-1214), le comte Raymond-Roger de Foix (1152-1223) et les consuls de Toulouse jurent fidélité au roi Pierre II d’Aragon et se déclarent ses vassaux. Ils estiment qu’ayant reçu l’appui du pape Innocent III, ce souverain est le mieux placé pour les protéger contre les manœuvres du légat Arnaud-Amalric et des évêques de la région. Ce serment modifie, au passage, de façon considérable l’organisation féodale des principautés méridionales qui, jusque-là sous la tutelle du roi de France, se reconnaissent désormais sous celle de l’Aragon. Du château vicomtal de Narbonne où il a établi sa résidence, accompagné de ses compagnons aragonais, le roi Pierre II s’érige, sans tarder, en suzerain du Languedoc, délivrant, pour preuve, des diplômes en faveur de Guilhem de Montpellier, de Raimond de Turenne et d’Olivier de Penne.

    L'implantation de Simon de Montfort (en rose) et les principautés occitanes en 1213
Février 1213Simon de Montfort dénonce les Serments de Toulouse comme une véritable déclaration de guerre. Il s’estime dès lors délivré de son serment de vassalité envers le roi d’Aragon qu’il accuse d’être devenu le protecteur des hérétiques. Contraint de temporiser à un moment où il doit batailler contre le roi Jean sans Terre et l’empereur Othon de Brunswick, le roi Philippe-Auguste continue néanmoins de soutenir la croisade, craignant, cependant, à terme, que la perte de sa suzeraineté sur les principautés méridionales au profit du roi d’Aragon ne provoque un rapprochement entre Pierre II et les Plantagenet.

20 février 1213 - Réunis en concile à Orange, les évêques favorables à Simon de Montfort font part de leurs doléances au nonce du pape réclamant la poursuite de la lutte contre les hérétiques.

Mai 1213 – reconnaissant la position de force dans laquelle se trouve désormais le roi d’Aragon, le pape Innocent III revoit sa position sur la suspension de la croisade.

21 mai 1213 – L’archevêque-légat Arnaud-Amalric parvient à relancer la croisade qu'il qualifie désormais de Guerre Sainte en accusant le roi d’Aragon de complicité envers l’hérésie. Simon de Montfort informe le pape que, malgré les promesses de Pierre II, la ville de Toulouse est devenue un lieu de refuge pour les hérétiques, incluant notamment de nombreux « Parfaits ». Innocent III cède à la pression et condamne, en retour, Pierre d’Aragon pour allégations mensongères. 

1er juin 1213 - Le pape Innocent III interdit à Simon de Montfort de traiter avec les Toulousains hérétiques et annule tous les accords qu'il a conclus avec le roi Pierre II d'Aragon en faveur des comtes de Foix, de Comminges et des vicomtes de Béarn.

24 juin 1213 - Simon de Montfort organise à Castelnaudary la cérémonie d'adoubement au rang de chevalier de son fils Amaury. L'endroit n'a pas été choisi au hasard, non pas seulement parce qu'il n'est pas loin de Fanjeaux où Simon de Montfort tient ses quartiers mais aussi pour montrer au Comte de Toulouse que la ville n'est plus à lui. 

Juillet 1213 – les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix assiègent la forteresse de Pujol, à 13 km à l’est de Toulouse. Tombée quelques mois plus tôt aux mains de Simon de Montfort, celle-ci dispose d’une garnison qui opère régulièrement des pillages dans les environs, ce dont se plaignent les habitants. Munis d’engins de siège, les Toulousains parviennent à créer une brèche dans la muraille et donnent l’assaut au donjon dans lequel s’est réfugiée la garnison. Après avoir, en vain, espéré l’arrivée de Guy de Montfort, les défenseurs acceptent de se rendre en l’échange de la promesse sous serment d’avoir la vie sauve. Or, une fois la forteresse investie, malgré l’engagement du comte de Toulouse, la garnison est massacrée jusqu’au dernier et la forteresse rasée. A moins d’un miracle, les conditions sont désormais réunies pour qu’ait lieu l’affrontement. Le lieu est désormais retenu, ce sera Muret

7 septembre 1213 après avoir quelques semaines plus tôt franchi les Pyrénées à la tête de son armée, le roi Pierre d’Aragon a investi quelques cités des bords de la Garonne avant d’arriver aux abords de Muret où l’attend le comte Raymond VI de Toulouse. La forteresse qui jouxte la cité et qui relève du Comté de Comminges a été conquise un an plus tôt par Simon de Montfort. N'étant située qu'à une demi-journée de marche de Toulouse, la cité constitue, pour les croisés, un poste d’observation idéal dans la perspective d’un nouveau siège, ce qui en fait un lieu éminemment stratégique.

8 septembre 1213Pierre II d’Aragon et le comte Raymond VI assiègent la forteresse de Muret que tient une petite garnison composée d’une trentaine de chevaliers. La ville  tombe rapidement mais Pierre II tarde à lancer l’assaut du château. Cette hésitation permet à des messagers d’alerter Simon de Montfort alors stationné à Fanjeaux. Celui-ci vient à point de récupérer de nouveaux renforts après quelques mois d’incertitude, parmi lesquels les évêques d’Orléans et d’Auxerre. Il prend sans attendre la route de Muret.

11 septembre 1213Simon de Montfort arrive devant Muret, en compagnie de l’archevêque de Narbonne Arnaud-Amalric, à la tête d’environ mille cavaliers. Il parvient à se frayer un chemin jusqu’au château dont il prend possession avec la complicité passive des armées méridionales. Sûr de lui, le roi Pierre II d’Aragon, qui a laissé faire, est convaincu qu'il tend, de la sorte, un piège au chef des croisés et qu’une fois enfermé entre les murs de la forteresse, celui-ci devra se rendre sans conditions.

La Bataille de Muret
Enluminure extraite des Grandes Chroniques de France (XIVème siècle)
Bibliothèque Nationale de France

12 septembre 1213 - la bataille s’engage dès le matin entre les troupes catalanes et aragonaises conduites par le roi Pierre II et les forces de Simon de Montfort. De son côté, le comte de Toulouse, n'ayant pas caché ses craintes, a préféré garder en retrait les 900 hommes dont il dispose. Inférieurs en nombre, les croisés ont choisi de se répartir en trois bataillons de 300 chevaliers chacun, placés respectivement sous les ordres de Guillaume de Barres, Bouchard de Marly et Simon de Montfort lui-même. Les comtes Raymond-Roger de Foix et Bernard de Comminges commandent une armée forte de 600 hommes composés en majorité d’Aragonais mais ceux-ci sont rapidement bousculés par les chevaliers de Guillaume de Barres, bien plus aguerris à des engagements de ce genre. Malade, l'archevêque-légat Arnaud-Amalric ne peut assister à la bataille.

Pierre II avance, quant à lui, à la tête de 700 cavaliers mais sa décision d’aller au contact des croisés dans la même tenue que ses combattants provoque rapidement la confusion. La rumeur se répand selon laquelle il serait mort. La panique s’installe alors dans ses rangs. Mais qu’est-il arrivé au roi ? Où est le roi ? Se sentant obligé de rassurer ses troupes, il prend le risque de se montrer et de proclamer haut et fort qu’il est bien vivant. Cette audace va lui coûter la vie. Dans la mêlée qui s’ensuit, le roi d’Aragon s’effondre, transpercé par la lance d’Alain de Renty, un chevalier originaire d’Artois. D’autant plus inattendue qu’il est considéré comme un héros depuis sa victoire sur les Almohades, sa mort provoque une telle onde de choc que son armée se disperse, prise d’une véritable panique après avoir été attaquée sur le flanc par une habile manœuvre de Simon de Montfort.

Le comte Raymond VI abandonne précipitamment le champ de bataille et repart avec ses troupes vers Toulouse, abandonnant au passage les milices qui l’ont suivi et qui pour la plupart payent de leur vie leur attachement à son autorité. On estime qu’en désertant précipitamment le champ de bataille de peur d’une confrontation directe avec Simon de Montfort, le comte de Toulouse aurait laissé massacrer plus de 15 000 de ses partisans. Des deux côtés, les chiffres sont exagérés. Simon de Montfort disposait de moins de 1000 chevaliers et bien qu’opportune, la mort de Pierre d’Aragon ne pouvait raisonnablement engendrer plus de victimes que de combattants. La véritable victoire pour Simon de Montfort tient du fait qu’il retient désormais prisonnier le jeune prince Jacques (Jaume) d’Aragon (1207-1276), le fils du roi Pierre II et de Marie de Montpellier, âgé de six ans. Celui-ci lui avait été confié deux ans plus tôt lorsque son père avait signé avec le chef des croisés une promesse de mariage entre son fils et la petite Amicie (1209-1252/3), fille de Simon de Montfort et d'Alix de Montmorency. Le jeune enfant vivait depuis reclus dans le château de Carcassonne.

La Bataille de Muret va modifier de façon définitive la situation géopolitique de la région. La monarchie aragonaise renonce définitivement à sa suzeraineté sur les seigneuries occitanes se concentrant désormais sur la péninsule hispanique et la lutte contre les Almohades. Une fois encore, cependant, le comte Raymond VI est parvenu à se dérober et a regagné, sain et sauf, sa ville de Toulouse. Simon de Montfort ne le sait désormais que trop. Malgré cette victoire providentielle, Il ne sera jamais reconnu comme le véritable maître des lieux tant que le comte régnera. En proie plus que jamais au doute, Raymond VI part, quelque temps, chercher du réconfort auprès de son beau-frère le roi Jean Sans Terre, conscient qu'à un moment où la guerre fait rage entre les rois de France et d'Angleterre, son attitude aura, surtout, pour effet de raviver la lutte entre les deux royaumes sur les terres disputées d''Aquitaine.

Le départ impromptu de Bouchard de Marly

Il semble que Bouchard de Marly (1170-1226), un des plus fidèles lieutenants de Simon de Montfort, ait renoncé à poursuivre la croisade après la bataille de Muret et qu'il soit reparti vers ses terres d'Ile-de-France. On ne connaît pas la nature réelle de ses motivations. S'agît-il d'une mésentente avec Simon de Montfort ou de problèmes de nature personnel. Quoiqu'il en soit, son nom ne figure plus que dans des actes administratifs relevant de ses domaines familiaux avant de réapparaître de façon furtive en 1218 lors du siège de Toulouse. On peut toutefois se poser quelques questions lorsqu'on se souvient qu'il avait dès le début de la croisade été gratifié de la seigneurie de Saissac et que Simon de Montfort avait mis son honneur à faire tomber le château de LastoursBouchard de Marly avait été retenu prisonnier pendant plus d'un an par Pierre Roger Cabaret. Mais que dire aussi des liens qu'il avait pu entretenir avec le vicomte Aymeri III devenu l'époux de sa soeur Marguerite  vient du fait qu'il avait créé dans la région un tissu familial étant donné que sa propre Marguerite était l'épouse du vicomte Aymeri III de Narbonne, faisant de lui son beau-frère.    

Octobre 1213 – La mort inattendue de Pierre d’Aragon provoque une véritable onde de choc à Narbonne alors que la ville est, déjà, devenu le lieu où se retrouvent les opposants à la croisade, qu'ils  soient Aragonais et Catalans, bientôt rejoints par les comtes d’Ampurias et de Roussillon. Pour le vicomte Aymeri, d’ordinaire réputé pour sa prudence, il est devenu urgent de s’engager dans un combat devenu véritablement existentiel.

A la fin de l'année, la noblesse aragonaise commence à se réorganiser après le désastre qu'a représenté, pour elle, la bataille de Muret. L'abbé Ferdinand de Montearagon, frère de Pierre II assume la régence du royaume tandis que son oncle Sanche est en charge du gouvernement de Catalogne avec, à ses côtés, son fils Hugues, Comte d'Ampurias. Au même moment, plusieurs seigneurs, parmi lesquels Guillaume de Montcade, futur vicomte Béarn, Guillaume I de Cardona, les Templiers Dalmau de Creixell et Guilhem de Mont Rodon ainsi que des hommes d'église tels que l'évêque Martin de Segorbe se sont regroupés à Narbonne auprès du vicomte Aymeri IIII. Rejoints par de nombreux partisans, tous s'accordent tous pour rejeter les prétentions de Simon de Montfort et préparer la riposte. Le plus paradoxal est que Narbonne est aussi la résidence de l'archevêque Arnaud-Amalric, le véritable chef spirituel de la croisade.  

Octobre 1213 – Simon de Montfort quitte Fanjeaux pour Vienne où il doit préparer le mariage de son fils Amaury avec Béatrice de Viennois. Il choisit de s'arrêter à Narbonne mais le vicomte Aymeri refuse de l'accueillir et fait fermer les porte de la ville, obligeant le prétendant au titre de duc de Narbonne à demander l'hospitalité à l'abbaye de Fontfroide tandis que son escorte se voit logée à la belle étoile. Pour de raisons de calendrier, Simon de Montfort poursuit son chemin sans représailles. Les Narbonnais s'en tirent, une nouvelle fois, à bon compte, mais pour combien de temps.

17 octobre 1213 - soucieux de remercie les moines de l'abbaye de Fontfroide pour leur accueil alors qu'il s'est vu, peu avant, refuser l'entrée dans Narbonne, Simon de Montfort les prend désormais sous sa protection, interdisant à ses officiers et ses vassaux de les maltraiter. Il leur concède également un droit de paisson pour leurs troupeaux dans les domaines publics.


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