samedi 22 février 2025

Narbonne au XIIIème siècle - L'impossible réconciliation - 1214)

 Lorsqu'on passe en revue la suite des évènements qui ont marqué l’année 1213, aussi paradoxal que cela paraisse, le grand perdant pourrait en être le pape Innocent III lui-même, pris au piège de ses propres palinodies. L’esprit de la croisade, censée mettre fin à l’hérésie cathare, s’est peu à peu dissous au profit des conflits d’intérêts qui se sont réglés  dans la violence entre seigneurs. Ils étaient trois protagonistes au début de l’année : le roi Pierre II d’Aragon, d’abord, dit le Catholique, auréolé d'un immense prestige depuis sa victoire sur les Almohades à La Navas de Tolosa; le comte Raymond VI de Toulouse, ensuite, dont la résilience n’en finissait pas de surprendre malgré des excommunications à la chaîne ; Simon de Montfort, enfin, le chef des croisés venus du nord, investi par les armes et la duplicité du monde ecclésiastique des biens des Trencavel, et qui s’étant un peu vite attribué les habits du comte de Toulouse, avait, en fait, transformé la région en un immense et sanglant champ de bataille. Innocent III avait, d’abord, été réceptif aux arguments de Pierre II d’Aragon bien qu’ils eussent pu faire de ce dernier le nouveau suzerain des grandes principautés occitanes au détriment du roi de France Philippe Auguste dont, en tant que pape, il était un des plus fidèles soutiens dans la guerre qui l'opposait à l’empereur d’Allemagne Othon de Brunswick, excommunié pour des prétentions territoriales incompatibles avec les intérêts du Saint Siège. 

La pugnacité du Comte de Toulouse et sa popularité au sein des principautés occitanes en ont fait le symbole d'un patriotisme régional naissant face aux dérives de la croisade contre les cathares.     

Furieux de constater que le comte Raymond VI de Toulouse eut été le grand bénéficiaire des propositions du roi d'Aragon, les évêques méridionaux réunis en concile sous la « férule » (le mot n'est pas trop fort) du légat Arnaud Amaury, avaient pris le parti inverse, faisant de Pierre II non plus le vainqueur des Infidèles mais leur allié. Malgré sa volonté de retrouver l’esprit fondateur de la croisade en privilégiant la lutte contre les arabo-musulmans, Innocent III avait cédé aux manœuvres des prélats et relancé, de la sorte, la campagne conduite par Simon de Montfort. Il avait bien condamné sa violence outrancière et ses appétits territoriaux mais s’était ravisé face à la pression exercée par le légat-archevêque Arnaud-Amalric qu’il avait eu, par ailleurs, la faiblesse d’élever au rang de duc de Narbonne. Il lui fallait se rendre à l’évidence qu’il ne disposait plus d’aucune autorité sur les Cisterciens, craignant même qu’ils ne deviennent, à terme, les vrais maîtres de l’Eglise. Il lui faudrait, dès lors, nommer au plus vite un autre légat en lieu et place d’Arnaud-Amalric tant la situation ne cessait de se dégrader dans le comté de Toulouse. Encore eût-il fallu qu’il en ait le courage. Or, voilà qu’à la fin de l’année, les comtes de Foix et de Comminges étaient venus demander son pardon, jurant leur fidélité à l’Eglise malgré leur soutien au Comte de Toulouse en vertu de leurs obligations féodales. Après réflexion, le pape en avait conclu que le temps était venu de remettre l’Eglise de Rome au milieu du village, quoiqu’en eussent pensé les Cisterciens ! 

17 janvier 1214 – Le pape Innocent III démet Arnaud-Amalric de sa charge de légat au profit de Pierre de Benévent.

Même si depuis les débuts de la croisade, le cistercien en a assuré la direction à la fois morale et stratégique avec une cruauté et une inflexibilité qu’il estimait être à la hauteur de l’enjeu que, selon lui, représentait, au nom de la gloire de Jésus-Christ et de sa vision de l'Eglise, l’éradication totale de l’hérésie, la décision de le mettre à l’écart n'a, en fait, rien de surprenant. Les récents évènements ont clairement démontré que son attitude, par trop, radicale, avait largement atteint ses limites. Depuis la bataille de Muret et la mort de Pierre II d’Aragon dit le Catholique, connu pour sa proximité avec le pape et son implication dans la défense des valeurs de l'Eglise, la croisade avait perdu sa raison d'être pour n’être plus qu’une guerre féodale animée par des conflits uniquement territoriaux autour d’un seul et unique enjeu : le Comté de Toulouse. Innocent III avait compris, après ses tergiversations de l’année précédente, que le temps était venu de réconcilier entre eux les divers feudataires et de mettre fin à des violences dont l’Eglise finissait par subir les effets négatifs. Le légat Arnaud-Amalric n’était, de ce fait, plus l’homme de la situation. Il pouvait, en revanche se consoler de sa qualité d’archevêque et de ce titre rudement convoité de duc de Narbonne dont le pape l’avait honoré et qui faisait de lui le vrai maître de la vicomté.

Une sentence arbitrale rendue à cette occasion décrit la ligne marquée par des bornages qui sépare la partie de Cité relevant de l'archevêque de celle dépendant de la vicomté. Celle-ci part de la Porte Aiguière, traverse la place de la Caularia, suit le rue Droite jusqu'au carrefour de la Croix, prend à gauche par le milieu de la route où l'on va à la Porte Episcopale jusqu'au Four St Just et, ensuite, se courbant et fluctuant vers le bas à la hauteur de la Maison de l'Aumône, rejoint une autre rue se dirigeant vers le nord jusqu'au Capitole où elle part vers l'est, traverse le Vieux Marché et passe devant la Maison des Repenties pour atteindre la Porte Royale en son milieu.      

23 janvier 1214 – le pape Innocent III adresse une lettre à Simon de Montfort l’informant de la nomination du nouveau légat a latere Pierre de Bénévent qui, du fait de son titre, surpasse les légats déjà en fonction dans la région. Celui-ci représente désormais de plein droit le souverain pontife sur tout le territoire de la croisade albigeoise. Reconnu par le pape lui-même pour ses talents d’avocat et ses qualités de juriste, Pierre de Bénévent a été nommé en 1212 cardinal-diacre de Santa Maria in Aquiro. C’est en raison de ses compétences juridiques qu’Innocent III lui confie la délicate mission de réconcilier l’Eglise et les seigneuries méridionales mais aussi de contenir les ambitions de Simon de Montfort et d’obtenir la libération du prince Jacques d’Aragon pour le placer sous sa protection.

Pietro Colivaccinus Beneventanus ( ? - av. 1235) – originaire de l’enclave pontificale de Bénévent intégrée au Royaume de Sicile (d’où le nom qu’on lui a attribué), Pierre de Bénévent est issu d’une importante famille locale. Il a commencé sa carrière à la curie romaine en qualité de scriptor (rédacteur) après avoir poursuivi des études de droit à Bologne. Reconnu par le pape lui-même pour ses talents d’avocat et ses qualités de juriste, il a été nommé en 1212 cardinal-diacre de la paroisse romaine de Santa Maria in Aquiro. La légation de Pierre de Bénévent recouvre les provinces d’Embrun, Aix, Arles et Narbonne, un territoire comprenant à la fois des terres relevant de l’Empire et du Royaume de France. Le légat a, toutefois, reçu ordre d’enquêter sur la validité  des droits que s’était, notamment, attribué Simon de Montfort sur la vicomté de Nîmes.

Février 1214 – après avoir passé une partie de l’hiver à Vienne où il a arrangé le mariage de son fils Amaury avec Béatrice de Viennois (1205-1248), Simon de Montfort est de retour à Béziers.

Il ne s’agissait pas de célébrer cette union mais d’en sceller la promesse. Amaury avait 21 ans alors que la petite Béatrice en avait 13 de moins. Simon de Montfort considérait, quant à lui, qu'un tel parti constituait pour sa famille une indiscutable opportunité dans la mesure où elle allait, d’une part, s’allier à la haute noblesse du Dauphiné et de la Bourgogne mais aussi par le biais de la jeune Béatrice dont la mère Béatrix de Sabran était aussi l’héritière d’une des grandes familles provençales, se placer, d’un point de vue géostratégique, sous la suzeraineté de l’Empereur. 

Février 1214 - Simon de Montfort ordonne à son lieutenant Robert de Mauvoisin de remettre à l'archidiacre de Béziers Pierre Amiel plusieurs maisons de la ville confisquées aux hérétiques.

Mars 1214Simon de Montfort est de retour devant Narbonne. Il vient d’être rejoint par les troupes de Guillaume de Barres et est bien décidé à laver l’affront qu’il a subi au mois d’octobre, lorsque le vicomte Aymeri lui a refusé d’entrer dans sa ville. Il se heurte, cependant, une nouvelle fois à la défense des Narbonnais qui, du haut de leurs remparts, lui interdisent l’accès à leur cité. De dépit, mais surtout peu désireux d’entrer dans un conflit armé aux issues incertaines, il préfère s’en prendre aux terres du vicomte. Il saccage et pille ce qu’il peut, s’en prenant notamment au castellas de Saint Pierre des Clars et au château de Saint Martin de Toques. Il échappe, toutefois, de peu, à une sortie des Narbonnais qui, s'étant rués sur lui, parviennent à le maîtriser et à le faire tomber de cheval avant que Guillaume de Barres ne vienne à sa rescousse et fasse fuir les assaillants.

Le "castellas" de Saint Pierre des Clars
L'emplacement qui dépendait de la vicomté de Narbonne avait été occupé au temps des Wisigoths par un ouvrage défensif. Au Xème siècle, fut édifiée une chapelle dédiée à Saint-Pierre au pied du promontoire que couronnait alors vraisemblablement, un château de bois. En 1194, le vicomte Aymeri III autorise le seigneur Bringuier de Montredon à y élever un nouveau château.


Les ruines du château de Saint Martin de Toques au début du XXème siècle avant sa restauration
Construit dans la deuxième moitié du Xème siècle, le château appartenait en 978 à la vicomtesse Adélaïde de Narbonne, veuve du vicomte Matfred. En 1018, Guillaume Hibrinus, rattaché à la famille de Donos dont les racines remontent à la domination wisigothe et premier seigneur de Durban rend hommage pour ce château au vicomte Raimond Ier de Narbonne.
Le château se Saint Martin figurera, dès lors, parmi les domaines des seigneurs de Durban.

12 mars 1214Baudoin de Toulouse, le jeune frère du comte Raymond VI qui, trois ans plus tôt, avait prêté serment de fidélité à Simon de Montfort après lui avoir livré son château de Montferrand, est pendu pour trahison à Montauban.

Raymond VI n’avait reconnu que tardivement l’existence de ce frère élevé par leur mère Constance à la Cour de France et ne lui avait jamais accordé que des titres secondaires bien qu’il ait brillamment défendu les intérêts toulousains contre les seigneurs des Baux. En 1211, cependant, Baudouin n’avait tenu que 4 jours dans son château de Montferrand, avec une petite garnison de 14 défenseurs alors qu'il avait face à lui Simon de Montfort et une armée de plus de 10 000 hommes. Il avait alors juré fidélité au chef des croisés qui lui avait, en échange, accordé la vicomté de Saint Antonin. Baudouin avait ensuite accompagné Simon de Montfort accompagné lors du siège de château de Saint Marcel mais il s’était surtout affiché aux côtés des croisés lors de la bataille de Muret, faisant directement face à son frère le comte de Toulouse, ce que ce dernier ne pouvait lui pardonner. En échange de son soutien, Simon de Montfort avait, en revanche, tenu à récompenser Baudouin en lui cédant ses conquêtes dans le Quercy, comptant le placer, le moment venu, à la tête du Comté de Toulouse à la place de son frère Raymond VI, de manière à préserver une forme de légitimité. Cueilli par surprise dans le château de Lolmie (Montcuq) par Ratier de Castelnau, un vassal des comtes de Toulouse en quête de rachat pour s'être rallié un temps à Simon de Montfort, il est conduit à Montauban pour y être pendu devant son frère Raymond VI lui-même. 

Sur cet entrefaite, Simon de Montfort doit partir d’urgence en Agenais que le roi Jean Sans Terre (King John) tente de se réapproprier. Ce fief a été offert en dot à sa sœur Jeanne d’Angleterre par Richard Cœur de Lion lors de son mariage avec le Comte Raymond VI de Toulouse.

L’offensive de Jean sans Terre a été motivée par le comte Raymond VI lui-même, son beau-frère, à l’occasion du séjour qu’il a effectué au cours de l’hiver en Angleterre. Mis en grande difficulté dans ses terres de Normandie par le roi Philippe-Auguste, Jean Sans Terre a compris qu’en abandonnant le Comté de Toulouse à Simon de Montfort, il contribuerait à renforcer  le pouvoir du roi de France dans la région, risquant d'être lui-même fragilisé dans les domaines patrimoniaux hérités de sa propre mère Aliénor d’Aquitaine.

Début avril 1214 le légat Pierre de Bénévent arrive à Narbonne. Il demande sans attendre au vicomte Aymeri III et aux habitants de la cité de conclure une trêve à effet immédiat avec Simon de Montfort.  Accompagné d’une suite de quatre personnes dont un scriptor, il est probable qu’il s’installe au palais archiépiscopal. Sa première tâche est de convoquer Simon de Montfort, alors en campagne dans l'Agenais, exigeant que lui soit remis l’infant Jacques d’Aragon, prisonnier du chef des croisés depuis la bataille de Muret. 

Avril 1214 - Pierre de Bénévent rencontre Simon de Montfort à Capestang. Comme le lui a ordonné le légat du pape, il est venu accompagné du jeune Jacques d’Aragon qu'il doit lui remettre. 

Mi-avril 1214 Le vicomte Aymeri III et les habitants de Narbonne font serment de soumission à l’Eglise et au respect de la paix.

18 avril 1214les comtes Raymond-Roger de Foix et Bernard de Comminges se rendent tous deux au palais archiépiscopal de Narbonne pour prêter serment de soumission au légat du pape. En gage de leur bonne volonté, le premier cède à Pierre de Bénévent son château de Foix et le second celui de Salies-du-Salat.

22 avril 1214 – le légat Pierre de Bénévent rencontre à Castelnaudary une délégation de 7 consuls venus de Toulouse, envoyés pour demander la réconciliation de la ville avec l’Eglise.

25 avril 1214 – de retour à Narbonne, le légat Pierre de Bénévent accepte le serment  de soumission des Toulousains exigeant pour cela qu’il soit juré par tous les habitants mâles âgés de plus de 13 ans et que lui soient remis 120 otages qui seront assignés à résidence à Arles.

Par ce serment, ils abjuraient toute hérésie et s’interdisaient de venir en aide aux hérétiques, de quelque manière que ce soit. Ils acceptaient aussi de respecter les terres cédées aux croisés par le pape ou le légat tout en s'engageant à garantir la sécurité des routes.

30 avril 1214 – le comte Raymond VI de Toulouse accepte de se soumettre à l’autorité de l’Eglise et renonce à toutes ses fonctions, confiant au légat ses domaines et son fils Raymond VII (1197-1249). Il s’en remet à la miséricorde du pape en attendant de devoir comparaître devant la curie romaine.

3 mai 1214 – faisant suite à l’abdication du comte Raymond VI dont il était le vassal, Bernard Aton VI Trencavel, petit-neveu de Raymond 1er Trencavel, remet à Simon de Montfort ses droits sur les vicomtés de Nîmes et d’Agde.

Mai 1214Pierre de Bénévent se rend en Aragon où il doit passer quelques mois, le temps de consolider l’arrivée au trône de l’infant Jacques 1er, tout juste âgée de 6 ans. Il avait, 3 ans plus tôt, été promis en mariage à Amicie, la dernière fille de Simon de Montfort mais la probabilité de cette union avait été rapidement invalidée. 

Eté 1214Simon de Montfort part guerroyer dans le Périgord en compagnie de son frère Guy et de la petite armée de chevaliers qui lui sont fidèles. En raison de ses faibles effectifs, il se contente d’investir quelques villes secondaires sous prétexte d’y faire la chasse aux hérétiques. La trêve instaurée par le légat du pape et le renoncement du Comte Raymond VI ont, en fait, concédé la suzeraineté du Comté de Toulouse au souverain pontife aux dépens du roi Philippe-Auguste. Les plans de Simon de Montfort en ont, en conséquence, été contrariés, comme si la croisade commençait à s’effilocher.

Novembre 1214 - Alors qu'il est pratiquement condamné à louer ses services à qui le veut bien, Simon de Montfort s’accorde notamment avec l’évêque de Rodez Pierre de La Treille pour assiéger le château de Sévérac que tient le seigneur Déodat III, un « perturbateur de la paix « aux dires du prélât. Il n'y a pas de cathares dans la région, juste des querelles de préséance. Les habitants du bourg se réfugient précipitamment dans le château mais par manque de vivres, Déodat préfère se rendre après quinze jours d'un siège finalement inutile.

 

 

 

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