samedi 1 mars 2025

Narbonne au XIIIème siècle - La guerre des Ducs (1215)

 

8 janvier 1215 – le concile de Montpellier qui réunit 28 évêques autour des archevêques de Narbonne, d’Arles, d’Embrun et d’Auch sous la présidence du légat Pierre de Bénévent confirme que la priorité reste la lutte contre les hérétiques et accorde à Simon de Montfort les pleins droits seigneuriaux sur toutes les terres qui leur ont été confisquées. Les prélats sont aussi d’avis d'attribuer à Simon de Montfort la totalité des biens de Raymond VI de Toulouse mais se heurtent au refus de Pierre de Bénévent de tout céder aux conquérants du Nord. C’est donc à l’évêque Foulques (ou Folquet) qu’il remet la ville de Toulouse et le Château Narbonnais, le nom donné à la résidence des comtes.

Alors qu’un an plus tôt, Simon de Montfort s’était vu reprocher sa brutalité et ses prétentions territoriales par le pape Innocent III, il est indéniable que les autorités ecclésiastiques désirent changer de stratégie, privilégiant désormais la restauration de l’ordre public. Ils estiment, pour cela, nécessaire de renforcer le pouvoir des prêtres dans leurs paroisses et de briser les solidarités féodales qui lient, entre eux, les barons locaux. Simon de Montfort apparaît, à présent, comme le plus apte à protéger la paix institutionnalisée que le clergé a choisi de mettre en place dans la France méridionale.   

2 mars 1215 – A l’invitation de l’évêque Foulque de Toulouse, le prédicateur castillan Dominique de Guzman installe une première communauté de 5 Frères Prêcheurs dans la maison faisant partie de l’héritage de Bernard Seilhan, ancien viguier de la ville.

Arrivé en 1206 en compagnie de Diego d'Osma sur les terres du vicomte Raymond Trencavel pour y lutter contre l’hérésie cathare, il s’était installé à Fanjeaux où il avait été invité à faire valoir ses arguments à l’occasion de plusieurs controverses. Rejetant les richesses dont s'entourait, de façon souvent ostentatoire, la hiérarchie ecclésiastique, il avait fait vœu de pauvreté, se déplaçant pieds nus, à l’image de tous ceux qui avaient choisi de devenir de« bons hommes » et de « bonnes femmes » pour mieux répandre la foi cathare parmi les fidèles.    

 Avril 1215 – Le prince Louis, fils aîné du roi Philippe-Auguste s‘arrête à Vienne après avoir pris la route pour effectuer sa « quarantaine » au service de la croisade contre les cathares. Il est, entre autres, accompagné de Gui des Vaux de Cernay, l’évêque de Carcassonne. Ils sont accueillis par Simon de Montfort en faveur duquel le prince Louis n’hésite pas à se prononcer dans la querelle qui l’oppose depuis trois ans à l’archevêque de Narbonne Arnaud-Amalric concernant l’attribution du titre de duc de Narbonne. Le prince Louis considère, par ailleurs, inacceptable que le vicomte Aymeri puisse devenir le vassal de l’archevêque.

Louis VIII le Lion (1187-1226)
 Henry Lehmann (Huile sur toile, 1837) - Musée Historique de Versailles
Le prince Louis, fils aîné du roi de France Philippe-Auguste rejoint, en 1215, la croisade contre les Cathares. Il est mandaté par son père pour montrer tout l'intérêt que le roi accorde, en sa qualité de suzerain, aux régions méridionales de son royaume. La mise à l'écart temporaire de la dynastie aragonaise et l'énorme travail effectué par le chef des croisés Simon de Montfort pour ramener dans le giron royal les principautés occitanes permettent surtout à Philippe-Auguste de freiner les visées de son ennemi le roi d'Angleterre Jean Sans Terre sur le Comté de Toulouse.

Depuis sa retentissante victoire à Bouvines sur les armées du Saint Empire, Philippe-Auguste a décidé de ne plus s’engager directement sur le champ de bataille, préférant consolider ses conquêtes en gérant ses acquis territoriaux à partir des châteaux dont il s'est emparés. Alors qu’il avait depuis quelques années négligé ses droits de suzeraineté dans les terres du midi de la France, la mort de Pierre II d’Aragon lors de la bataille de Muret avait opportunément mis un terme à la prédominance de l’influence aragonaise sur les seigneuries méridionales, et replacé d’office, le roi de France dans son rôle. Le fait que son fils Louis se soit croisé pour partir à la tête d’une forte armée illustrait de manière évidente la volonté de Philippe-Auguste de reprendre en main ces territoires, aidé en cela par la témérité de Simon de Montfort. Le souverain français était surtout conscient de l’impérieuse nécessité, pour lui, d’empêcher le roi d’Angleterre Jean Sans Terre de s’allier au comte Raymond VI de Toulouse.       

2 avril 1215 - le pape Innocent III décide de remercier Simon de Montfort pour ses efforts en faveur de "la Cause de Dieu" en lui accordant, à titre provisoire, la possession de tous les biens du Comte Raymond VI de Toulouse dont il s'est emparé. La décision finale doit intervenir au cours du prochain Concile de Latran qui se tiendra en novembre.

Mai 1215 – tout juste investi du titre de duc de Narbonne suite à l’intervention du prince Louis, Simon de Montfort tient à afficher sa nouvelle autorité en convoquant le vicomte Aymeri à Carcassonne, attendant de lui qu’il lui rende hommage. Le vicomte de Narbonne s’exécute, sachant qu’il n’a pas les moyens de s’opposer à ce genre d’invitation, soulagé, toutefois, que soit mis un terme à l’insatiable voracité de l’archevêque Arnaud-Amalric qui, en plus de s'être vu accorder le droit de battre monnaie, n’en finit pas de confisquer, quartier par quartier, sa ville à son profit. Le fait d'être déchu de son titre de Duc de Narbonne ne freine pas les ambitions d'Arnaud-Amalric qui décide de se faire ériger face à la demeure du vicomte un palais à la mesure de son autorité.    

22 mai 1215Simon de Montfort se réconcilie avec le vicomte Aymeri et les habitants de Narbonne en renonçant aux griefs qu’il avait contre eux depuis ce jour où trois ans plus tôt, son fils Amaury et son fils frère Gui avaient, pour un motif futile, été la cible d’un violent  soulèvement durant leur séjour dans la cité à l’occasion de la consécration du nouvel archevêque, le légat Arnaud Amaury.

Il cherche surtout se faire un allié du vicomte de Narbonne et à s’en assurer la neutralité dans le bras de fer qui l’oppose à l’archevêque Arnaud Amaury au sujet de l’attribution très convoitée du titre de duc de Narbonne. A y regarder de plus près, le vicomte Aymeri n’a rien à y gagner, hormis peut-être le fait qu’il pourra choisir avec qui il préfère partager la seigneurie résiduelle qui lui revient après le dépeçage en règle opéré depuis des décennies par les archevêques successifs. Il est sûr, en revanche que Simon de Montfort ne pouvait supporter que le vicomte Aymeri soit le vassal d’un archevêque qui, sans aucun droit seigneurial s’était attribué le titre de duc de Narbonne, qui relevait de droit au Comte de Toulouse.   

Le prince Louis de France
Il a 28 ans lorsqu'il participe à la croisade dans le Midi. C'est à lui qu'est revenu l'ordre de démanteler les remparts de Narbonne. Il semble, en revanche, qu'il ne se soit pas arrêté dans la ville 

22 mai 1215
- Simon de Montfort demande au pape Innocent III de faire comparaître devant lui l'archevêque Arnaud-Amalric le jour de la Toussaint afin qu'il s'explique sur ses prétentions au duché de Narbonne. S'estimant lésé, il se met lui, ses vassaux et sa terre sous la protection du souverain pontife.

Mai 1215 - Simon de Montfort envoie son frère Guy à Toulouse pour y recevoir le serment de fidélité des habitants et ordonner le démantèlement des murailles. Il a aussi pour charge de veiller à mettre en état le Château Narbonnais, résidence traditionnelle des Comtes de Toulouse, où Simon de Montfort a projeté de s'installer. 

Juin 1215 - Simon de Montfort fait son entrée  dans Toulouse en compagnie du prince Louis de France et du légat Pierre de Bénévent.  

Juin 1215  A la demande de Simon de Montfort, le prince Louis ordonne le démantèlement des remparts de Narbonne. Même si une telle décision peut paraître incompréhensible deux mois après que le vicomte Aymeri se soit réconcilié avec le nouveau comte de Carcassonne, elle s'adresse, en fait, moins aux habitants de la ville eux-mêmes qu’à l’archevêque Arnaud-Amalric  qui s’obstine à revendiquer le titre de duc de Narbonne.

Hormis les restaurations qu’avaient rendu nécessaires les quelques sièges que la ville avait eu à subir jusqu’à l’ère carolingienne, les remparts construits à la fin du IIIéme au temps de l’empereur Aurélien n’avaient guère subi de modifications. Même si la ville s'était, au cours des derniers siècles, enrichi de plusieurs faubourgs, la configuration de l'enceinte de la cité était restée la même. Percée de deux portes, l’une au nord appelée la Porte Royale et la seconde au sud dite Porte Aiguière donnant sur le Pons Vetus qui traversait l’Aude, la muraille dont l’épaisseur pouvait, par endroits, dépasser  les 4 mètres était flanquée d’une quarantaine de tours semi-circulaires. De l’autre côté du fleuve s’étendait le quartier bien plus récent de Bourg qui s’était développé autour de la basilique Saint Paul. Il était lui aussi protégé par un rempart dont la construction remontait au début du XIIème siècle.

Les travaux de démolition durèrent trois semaines, occasionnant d’importantes brèches dans la muraille sans toutefois perpétrer d’irréparables dégâts.

Le Concile de Latran (1215)
Plus de 400 évêques, et près de 800 abbés y étaient présents sous l'égide du pape Innocent III
De nombreux représentants des différents royaumes figuraient aussi dans l'assistance. 
Parmi les 70 décrets qui y furent adoptés figurent bien sûr la lutte contre les hérésies mais aussi la volonté d'une plus grande moralité au sein des membres du clergé et de façon plus symbolique une définition circonstanciée de la théorie de la transsubstantiation.
Au cours de ce concile, l'archevêque Arnaud Amaury de Narbonne tente un coup d'éclat en affichant son soutien au Comte Raymond VI de Toulouse au détriment de Simon de Montfort. Malgré la relation de proximité qui le lie depuis plus de 10 ans au pape Innocent III, il sera désavoué.    
11 novembre 1215 – A Rome s'ouvre le 4ème concile de Latran. Présent, l’archevêque Arnaud- Amalric ne décolère pas depuis qu’il a été dépossédé du titre de duc de Narbonne au profit de Simon de Montfort par l’entremise du prince Louis, fils aîné du roi Philipe-Auguste. Il profite de l'occasion pour opérer un revirement spectaculaire en manifestant son soutien au comte Raymond VI de Toulouse, présent au concile, contre Simon de Montfort et les évêques occitans, brandissant même l’étendard d’un patriotisme méridional contre les intérêts purement personnels des féodaux. 

Refusant de se désolidariser de l’archevêque de Narbonne, le pape Innocent III cherche un improbable compromis en proposant de laisser en place le comte Raymond VI de Toulouse et de ne reconnaître en définitive à Simon de Montfort que la possession des terres des hérétiques à l’exclusion de celles des orphelins parmi lesquelles les vicomtés de Carcassonne et de Béziers devant revenir au jeune Raymond Trencavel, âgé de huit ans. 

Face à l’hostilité des évêques français et surtout à la  défense hasardeuse du comte de Toulouse assurée par des sympathisants cathares qui se concentrent uniquement sur les horreurs commises par les croisés, Innocent III renonce à son projet et confirme à Simon de Montfort ses droits sur les domaines des hérétiques à l’exclusion du Marquisat de Provence confié à la garde de l’Eglise avant qu’il ne soit restitué à sa majorité à Raymond VII de Toulouse.

Comment comprendre une telle volte-face venant d’un religieux qui depuis le début de la croisade n’avait jamais montré que de la haine envers Raymond VI, le protecteur des hérétiques, sur lequel il avait jeté l’interdit sans compter les excommunications à répétition qu’il lui avait infligées. Pourquoi l’archevêque attachait-il autant d’importance à ce titre de duc de Narbonne qui, dans la mesure où il ne concernait que le pouvoir temporel s’avérait en totale contradiction avec la mission essentiellement spirituelle de l’ordre religieux auquel il appartenait. Réputé d'origine catalane, il avait, au cours de sa jeunesse, été prieur du Monastère de Poblet, une responsabilité qui a permis à certains historiens d'accréditer l’hypothèse d'un lien familial entre Arnaud-Amalric et la famille vicomtale de Narbonne, faisant même de lui un possible neveu de la vicomtesse Ermengarde. Sans pouvoir être vérifiée, cette possibilité justifierait l’acharnement avec lequel l’archevêque de Narbonne s’est accroché à la défense de son titre de duc de Narbonne comme s’il s’agissait d’un héritage patrimonial. 

Simon de Montfort hérite du duché de Narbonne

14 décembre1215 -  le concile de Latran étant arrivé à son terme, le pape Innocent III en tire les conclusions. Son projet de compromis au départ favorable au plaidoyer  de l’archevêque de Narbonne a été rejeté. En conséquence, Raymond VI de Toulouse est démis de tous ses biens. Son épouse Eléonore d'Aragon se voit accorder une pension tandis que son fils Raymond VII est gratifié du Marquisat de Provence relevant du Saint Empire. De son côté, Simon de Montfort, déjà vicomte de Carcassonne et de Béziers est officiellement investi des titres de Comte de Toulouse et de duc de Narbonne, remportant ainsi la bataille qui l’oppose depuis trois ans à l’archevêque Arnaud-Amalric.

La victoire parait indiscutable pour le roi Philippe-Auguste mais, bien qu’il ait été mis en difficulté dans sa ville de Rome, le pape Innocent III a su conserver quelques atouts.  En opérant un rapprochement à pas lents avec l’empereur d’Allemagne Othon de Brunswick et surtout le roi d’Angleterre Jean Sans Terre, tous deux ennemis jurés du Royaume de France, il espère bientôt jouer, à son avantage, le rôle convoité de médiateur entre ces trois souverains qui ne sont jamais que les enfants de l’Eglise, et donc les siens.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire