Janvier 1216 – De retour de Rome où il a participé au Concile
de Latran, l’archevêque Arnaud- Amalric n’accepte toujours pas d’avoir été
dépossédé sur décision du pape du titre de duc de Narbonne dont il avait été
investi trois années plus tôt par le souverain pontife lui-même. Il espère
mobiliser, en sa faveur, le vicomte Aymeri III et les habitants de la cité en
suscitant un sentiment patriotique méridional.
Pour rappel, Arnaud-Amalric, ancien abbé de Citeaux nommé légat par le pape Innocent III pour superviser la croisade contre les cathares s'est rendu célèbre en juillet 1209 lorsqu'il a lancé devant Béziers le tristement fameux "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens". Présent sur la plupart des théatres d'opérations, il s'est signalé par son inflexibilité et la violence avec laquelle il a fait envoyer aux bûchers des dizaines d'hommes et de femmes accusés d'hérésie. Nommé archevêque de Narbonne en 1212, il a surtout fait preuve de son insatiable appétit de pouvoir en grignotant peu à peu les attributions du vicomte Aymeri et, surtout, en revendiquant le titre très convoité de duc de Narbonne, jusque là exclusivement réservé à un seigneur laïque. Son entêtement est surtout le révélateur d'une ambition mégalomaniaque jetant davantage le discrédit sur l'institution qu'il représente qu'il ne sert une improbable popularité.
Informé des manœuvres de l’archevêque, Simon de Montfort
décide de faire valoir son nouveau titre de duc de Narbonne en effectuant une
entrée triomphale dans la ville.
Arborant sa bannière, il se présente avec son escorte devant
la porte de Bourg mais se voit barrer l’entrée par Arnaud-Amalric en personne
qui l’accuse haut et fort d’usurpation. Simon de Montfort envoie deux de ses
chevaliers mettre de force l'archevêque à l’écart et pénètre dans la cité où il est reçu
par le vicomte Aymeri.
1er février 1216 – Alors qu’il installe pour un
temps ses quartiers à Narbonne, Simon de Montfort se heurte à la rancœur vivace
de l’archevêque Arnaud-Amalric qui le frappe d’excommunication et jette
l’interdit sur toutes les églises de Narbonne tant qu’il n’aura pas quitté la
ville.
Cette attitude ne fait que discréditer davantage l’archevêque
de Narbonne qui essuie même, en la circonstance, quelques jets de pavés contre sa
résidence épiscopale.
27 février 1216 – de Narbonne où il réside depuis le début du
mois, Simon de Montfort demande à l’évêque d’Uzès de surseoir à exécution de la sentence d’excommunication dont l’a frappé l’archevêque de Narbonne
l’informant qu’il vient de faire appel au pape pour la faire casser. Il ne se prive pas,
par ailleurs, de faire célébrer la messe dans le palais vicomtal et de faire
sonner, en son honneur, les cloches de la ville. Face à l’intransigeance de
l’archevêque, s’affichant un peu tard comme le défenseur des intérêts occitans,
Simon de Montfort cherche, de son côté, à s’attirer la sympathie des Narbonnais
en faisant preuve de la plus grande bienveillance à leur égard.
5 mars 1216 – de retour à Carcassonne, Simon de Montfort
déclare vouloir trouver un accord avec l’archevêque de Narbonne. Il s’en remet
à l’arbitrage du camérier de Béziers Pierre Amiel et de l’évêque Arnaud de
Nîmes.
7 mars 1216 – Simon de Montfort et son fils Amaury reçoivent
l’hommage des consuls et notables de Toulouse, promettant en échange d’être
pour eux de bons et loyaux seigneurs et de protéger leurs personnes et leurs
biens.
8 mars 1216 – Simon de Montfort fait son entrée dans
Toulouse. Depuis le début de la croisade en 1209, c’est la première fois que le
chef des croisés parvient à franchir les murs de la ville. Il s’installe au
Château Narbonnais, résidence officielle des Comtes de Toulouse.
Méfiant envers une population qu’il sait restée, envers et contre tout, largement fidèle à son seigneur légitime le comte Raymond VI, il prend la précaution de démanteler les fortifications, faisant araser les tours jusqu’à une hauteur maximale de trois mètres, combler les fossés et ordonner la destruction de toutes les tours des maisons fortifiées bâties à l’intérieur de la ville. Il fait, en revanche renforcer les défenses du Château Narbonnais où il séjourne en y faisant sur le pourtour creuser un profond fossé protégé dans son ensemble par une solide palissade.
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| Manuscrit royal officialisant l'hommage rendu par Simon de Montfort au roi de France Philippe Auguste pour le Comté de Toulouse, le duché de Narbonne et les vicomtés de Carcassonne et de Béziers |
"Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Amen. Philippe par la grâce de Dieu roi des Francs. Que tous présents comme à venir sachent que nous avons reçu en homme lige notre cher et fidèle Simon, comte de Montfort pour le duché de Narbonne, le comté de Toulouse, la vicomté de Béziers et de Carcassonne, et pour les fiefs et terres que Raymond, jadis comte de Toulouse, tenait de nous et qui ont été conquises sur les hérétiques et les ennemis de l'Église du Christ".
Mai 1216 - Le comte Raymond VI de Toulouse et son fils
Raymond le Jeune débarquent à Marseille où ils reçoivent un vibrant accueil de la part de la population avant de prendre le chemin d’Avignon.
Ils s’étaient tous deux rendus à Rome à l’occasion du Concile de Latran qui s’était tenu au mois de novembre de l’année précédente pour y connaître la décision qui prendrait l’Eglise sur leur propre avenir. Le pape Innocent III avait confirmé à la mi-décembre au comte Raymond VI de Toulouse qu’il était déchu de ses titres et de ses biens au profit de Simon de Montfort. Son fils Raymond le Jeune, futur Raymond VII, se voyait, quant à lui, accorder le Marquisat de Provence placé sous la suzeraineté du Saint Empire Romain Germanique. Il étaient passé par Pise puis Gênes où ils avaient embarqué pour Marseille.
Mai 1216 – Après avoir reçu de la commune de Marseille la
promesse d’un renfort armé et l’appui sur le Rhône d’une flottille de 30
galères, le comte Raymond VI et son fils se
rendent à Avignon où les attendent plus
de 300 chevaliers prêts à leur jurer fidélité. Parmi eux figurent notamment des
seigneurs rhodaniens tels que le comte de Valentinois Adhémar II de
Poitiers (c.1180-c.1250), Dragonet de Mondragon (c.1160-1236), Guiraud II Adhémar (c.1165-1232) seigneur de Rochemaure et Pons de Saint-Just seigneur
de Pierrelatte mais aussi des seigneurs « faydits » dépossédés de
leurs terres lors de la croisade dont Guilhem de Minerve. L’ancien comte de
Toulouse Raymond VI décide alors d'aller chercher du soutien en Aragon tandis que, de son
côté, Son fils Raymond VII dit le Jeune, qui n’a pas encore 19 ans, reçoit
l’hommage des gens du Venaissin avant de se diriger vers Beaucaire, la
ville où il est né et dont le nom ne figure pas parmi les biens des
Comtes de Toulouse attribués à Simon de Montfort. Il estime, de ce fait, que
Beaucaire lui revient de droit, d’autant que la ville jouxte le Marquisat de
Provence et que les Comtes de Toulouse en avaient la garde depuis plusieurs
générations.
Fin mai 1216 – Raymond VII et son armée font leur entrée à
Beaucaire sous les acclamations de la population. La petite garnison qui tient
la ville au nom de Simon de Montfort et que commande Lambert de Thury doit se
retrancher dans le château pour résister.
6 juin 1216 – De retour de Normandie où il rencontré le roi
Philippe-Auguste, Simon de Montfort arrive devant Beaucaire. Il y rejoint son
frère Gui arrivé trois jours plus tôt. Ils organisent le siège de la ville investie depuis une semaine par Raymond VII de Toulouse et son
armée qui, eux-mêmes, assiègent la forteresse dans laquelle se sont repliés Lambert
de Thury et ses gardes. En raison de ses faibles effectifs et de
l’indisponibilité de la plupart de ses machines de guerre, Simon de Montfort comprend
vite que cette opération risque d’autant plus de durer qu’il ne tient pas le
Rhône par lequel est acheminé le ravitaillement qui permet à la ville
de résister.
16 juillet 1216 – le pape Innocent III meurt à Pérouse à
l’âge de 55 ans des suites d’une fièvre contractée à son retour d’un voyage en
Italie du Nord
24 juillet 1216 – le cardinal Censio Savelli est élu pape
sous le nom d’Honorius III.
Issu d’une vieille famille romaine, il a fait toute sa carrière auprès des trois derniers papes. Innocent III lui a confié en 1198 le tutorat du futur empereur Frédéric II de Hohenstaufen dont il est restera proche une fois devenu pape. Cette relation sera déterminante au cours de son mandat, focalisant en quelque sorte son attention sur les territoires de l’Est Européen et du Levant avec l’organisation d’une Vème croisade en direction de l’Egypte. Contrairement à son prédécesseur, il ne manifestera guère d’intérêt pour la lutte contre l’hérésie dans le Midi de la France, mettant un terme à la croisade contre les Albigeois.
15 août 1216 – Toujours bloqué devant Simon de Montfort lance une offensive de grande taille destinée à créer une brèche dans les défenses de la ville. Malgré le renfort de machines de guerre dont une catapulte et une chatte et les manœuvres d'une tour roulante, l'opération se solde par un échec.
24 août 1216 – après près de trois mois sans résultat,
constatant la lassitude et le découragement de ses troupes régulièrement
confrontées à des affrontements meurtriers, Simon de Montfort décide de lever le
siège de Beaucaire après avoir signé un accord reconnaissant sa défaite contre
l’engagement de Raymond VII de laisser la garnison de Lambert de Thury sortir
librement.
C’est la première fois depuis le premier siège avorté de
Toulouse en 1211 que Simon de Montfort subit un revers de taille. Cet échec
connaît un véritable retentissement dans tout le Midi, démontrant que le
nouveau comte de Toulouse n’est pas invincible. Désormais fragilisé, il lui
faut, en toute hâte, repartir vers Toulouse dont les habitants n’attendent que
l’étincelle qui allumera la flamme de la révolte.
11 septembre 1216 – l’archevêque Arnaud-Amalric de Narbonne
écrit au nouveau pape Honorius III pour se plaindre du comportement de Simon de
Montfort, le présentant comme l’usurpateur de ses droits légitimes sur le duché
de Narbonne. Il évoque la pression que le comte aurait exercé sur le vicomte
Aymeri et les habitants de Narbonne pour les obliger à lui prêter serment de
fidélité et la brutalité avec laquelle il se serait emparé de la ville et du palais ducal malgré plusieurs
excommunications.
Septembre 1216 – Informés de déboires de Simon de Montfort à
Beaucaire, les habitants de Toulouse commencent à se soulever, espérant le retour déjà
annoncé de leur comte Raymond VI à la tête d'une armée. L'avant-garde envoyée par Simon de Montfort pour freiner son avancée est capturée par les soldats du comte de Toulouse, sonnant la reprise des hostilités.
Parti précipitamment de Beaucaire, Simon de Montfort n'a que faire de négocier avec la délégation que lui ont envoyé les Toulousains. Il lui importe d'abord de devancer Raymond VI et de punir les responsables de la rébellion. Malgré l'intercession de l'évêque Foulques, Simon de Montfort ne veut apaiser sa colère. Il donne l’ordre à ses troupes de saccager la ville. Celles-ci mettent d’abord le feu au quartier juif puis se répandent dans les rues, enfonçant les portes des maisons qu’elles livrent au pillage. Ses hommes les fouillent aussi de fond en comble pour confisquer les armes. Les Toulousains érigent en catastrophe des barricades mais faute de disposer d'un soutien armée, ils n'ont d'autre choix que de négocier leur reddition. Bien décédé à leur faire payer l'affront qu'il vient de subir, Simon de Montfort exige le versement d'une rançon de trente mille marcs d'argent et prend en otages 400 Toulousains qui sont conduits poings liés et enchainés vers ses châteaux. Plusieurs d’entre eux vont mourir d’épuisement au cours du voyage. De leur côté, les bourgeois, les notables et les nobles, hommes et femmes sont contraints d’abandonner leurs demeures et de quitter la ville tandis que les habitants les plus modestes sont réquisitionnés pour abattre la totalité les remparts de la cité et d'en combler les fossés. Les exactions ne prennent fin qu’au cours du mois d’octobre.
Arnaud-Amalric fit bien le voyage jusqu'à Rome en compagnie de l'évêque d'Elne mais malgré la médiation du légat Bertrand, Simon de Montfort préféra se consacrer à d'autres affaires.
Novembre 1216 – une fois mâtée la révolte des Toulousains, Simon de Montfort se rend à Tarbes pour y faire célébrer le mariage de son fils Guy avec Pétronille de Comminges.
Veuve du vicomte de Béarn Gaston VI de Montcade, décédé deux ans plus tôt, Pétronille de Comminges (1184-1251), héritière du Comté de Bigorre a épousé depuis le comte de Cerdagne et de Roussillon Nuno Sanche, cousin du roi Pierre II d'Aragon. Simon de Montfort a obtenu que le mariage soit annulé sous prétexte de liens de parenté, grâce notamment à la docilité des évêques gascons. L'union célébrée le 6 novembre entre son fils Guy (1195-1220) et Pétronille de Comminges, de 11 ans son aînée, permet à Simon de Montfort de prendre indirectement le contrôle de grandes principautés du sud ouest traditionnellement liées au Comté de Toulouse que le concile de Latran a cependant omis de mentionner parmi les seigneuries qui lui ont été attribuées. Les fins politiques de ce mariage suscitent sans tarder l'hostilité de la plupart des seigneurs de Bigorre qui, à l'instigation de Nuno Sanche et du vicomte Guillaume Raymond de Béarn, revenus précipitamment de Barcelone à la tête d'une troupe, refusent de venir prêter hommage à leur nouveau suzerain. Ils investissent la forteresse de Lourdes prêts à résister à Simon de Montfort mais n'ayant à ses côtés qu'une poignée de fidèle et voyant l'hiver approcher, celui-ci préfère retourner à Toulouse.

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