Printemps 1210 – Bien qu’investi des titres de vicomte de Béziers, de Carcassonne et d’Albi, Simon de Montfort (1170-1218) sait que son pouvoir n'a jusqu'ici qu'une valeur symbolique, car s’il assied son autorité sur quelques villes dont il s’est, au passage, facilement emparé tant a été violent le traumatisme provoqué par la prise de Béziers, la noblesse locale qui en détient légitimement les droits et une part des revenus s’est préparée à résister. Il a bien compris qu’il ne sera vraiment reconnu qu’après s’être rendu maître de leurs châteaux et qu’il va lui falloir utiliser des moyens bien plus redoutables que ce qu’il avait envisagé lorsqu'il y a de cela quelques mois, il chevauchait triomphant sur la route le conduisant à Carcassonne. Voilà qu’il a, quelques semaines plus tôt, encaissé son premier échec après avoir tenté, en vain, de prendre d’assaut les châteaux de Pierre Roger Cabaret, le seigneur de Lastours. Pire encore, celui-ci retient, à présent, prisonnier, Bouchard de Marly, un de ses plus fidèles chevaliers et qui plus est, le frère de Marguerite de Montmorency, la toute nouvelle épouse du vicomte Aymeri III de Narbonne.
Convaincu d’avoir choisi le bon camp, Simon de Montfort doit saisir la formidable opportunité qui lui a été offerte après avoir été reconnu comme l'incontournable bras armé du légat Arnaud-Amalric. Il lui faut surtout se montrer, désormais, bon serviteur de la "pacis et fidei causa" (cause de la paix et de la foi) et user de toute la force d’âme nécessaire pour venir à bout des hérétiques. Mais il veut, pour commencer laver l’affront subi au pied du château de Pierre Roger Cabaret à Lastours et libérer son ami Bouchard de Marly qui y est retenu prisonnier. Il y a, là, urgence. Il se lance dès le mois de mars à leur assaut mais échoue à nouveau, ne disposant pas des moyens suffisants pour organiser leur siège.
Ce nouvel échec le pousse à changer radicalement de méthode. Il va, pour cela, puiser dans le comportement indigne de Guiraud de Pépieux, les ressorts d'une réponse qu'il veut exemplaire. Avant d’abandonner le château de Puisserguier dont il s’était emparé en soutien au vicomte déchu Raymond-Roger Trencavel, Guiraud a fait plusieurs prisonniers parmi les chevaliers de Simon de Montfort, avant de fuir vers Minerve. Or, il a emmené avec lui deux de ces chevaliers auxquels il a fait subir de rares sévices. Il les a envoyés nus vers Carcassonne adresser aux croisés un message de menace après les avoir fait affreusement mutiler. Les malheureux ont eu, au préalable les yeux crevés et les oreilles coupées avant d'être amputés du nez et de la lèvre supérieure. Face à une telle cruauté, Simon de Montfort n’a, désormais qu’une envie en tête, la vengeance quel qu'en soit le prix.
Mars 1210 – Simon de Montfort dispose de nouveaux renforts grâce aux précieuses relations de son épouse Alix de Montmorency. Il peut compter sur de nombreux chevaliers descendus du nord, accompagnés de leurs écuyers, leurs valets et leurs sergents. Le temps presse déjà pour lui, car la plupart des seigneurs occitans qui, quelques mois plus tôt, se sont rangés de son côté, ont, depuis, rejoint la résistance. Furieux de ces revirements, Montfort commence par reprendre Capendu puis Montlaur dont il fait prendre tous les habitants qui n’ont pu fuir le village avant son arrivée. Il s'empare ensuite d'Alzonne et arrive devant Bram. Les habitants avaient fui la ville en septembre, avertis de son arrivée mais ils sont revenus au cours de l’hiver à l’instigation d’Aymeri de Montréal, le seigneur des lieux. Simon de Montfort est bien décidé à montrer à ce dernier ce qu’il en coûte aux traitres. Bien connu pour son engagement aux côtés de cathares, Aymeri est, en effet, pour Simon de Montfort, impardonnable d’avoir joué un double jeu, alors qu’il s’était rangé du côté des croisés lors du siège de Carcassonne.
Mars 1210 – En l'absence de moyens de défense adaptés, Bram tombe au bout de trois jours. A titre de représailles, Simon de Montfort fait attacher à la queue d'un cheval le clerc à qui il avait confié les clés de la cité lorsqu'il l'avait investie l’année précédente et le fait trainer à travers les rues. Puis il le fait pendre, l’accusant de s’être livré à Aymeri de Roquefort, seigneur de Montréal. Il s’agît, à présent, de venger le traitement inhumain infligé à deux de ses chevaliers par son ancien soutien Guiraud de Pépieux et d’y répondre à l’identique. Ils seront donc cent hommes choisis parmi les habitants de Bram à subir un châtiment impitoyable.
Dans le registre de l’atrocité, difficile de faire pire mais la haine qui s’est emparé des deux camps banalise, en fait, ce qui était juste impensable quelques mois plus tôt. Simon de Montfort envoie, ainsi, à Pierre Roger Cabaret, le seigneur de Lastours, un effrayant cortège de suppliciés attachés les uns aux autres auxquels il a fait crever les yeux, couper le nez et la lèvre supérieur, avec pour guide un malheureux que l'on a juste éborgné. Couverts de sang et de pus, sans cesse agressés par les mouches, ils parviennent aux premières pentes de Lastours porteurs d'un message on ne peut plus clair. Faisant fi des menaces, le seigneur rebelle délivre lui aussi son message : il ne se rendra pas.
Avril 1210 – les habitants de Narbonne se plaignent auprès de Simon de Montfort de la façon dont les traitent les habitants de Minerve. Le seigneur Guihem IV de Minerve ne se prive pas de critiquer le ralliement des Narbonnais au légat Arnaud-Amalric. Il raille surtout la soumission aux envahisseurs du vicomte Aymeri III et des consuls de Narbonne. S’enorgueillissant, par ailleurs, de servir d’asile à de nombreux réfugiés, il organise régulièrement des raids dans les campagnes environnantes en quête de vivres pour nourrir sa population.
Mai 1210 – le roi Pierre II d'Aragon se rend à Montréal à l'invitation du seigneur Aymeri de Roquefort. Il y rencontre d'autres nobles restés fidèles aux Trencavel. Ceux-ci demandent au monarque catalan d'accepter d'être leur suzerain en échange de quoi ils promettent de lui livrer la région. Mais Pierre d'Aragon refuse cette proposition considérant qu'en sa qualité de défenseur de la foi catholique, il ne peut s'allier avec des seigneurs qui, pour la plupart, sont très proches des cathares.
Mai 1210 – la rencontre de Montréal n'ayant abouti à aucun accord, le roi Pierre II d'Aragon se rend ensuite à Pamiers pour y retrouver les comtes Raymond VI de Toulouse et Raymond Roger de Foix à l'occasion d'une entrevue avec Simon de Montfort. La rencontre est si houleuse que le chef des croisés s'empresse d'aller dévaster les champs et les vignes des environs dans le but de faire pression sur le Comte de Foix accusé de protéger les hérétiques. Il est vrai que sa sœur Esclarmonde et sa propre épouse Philippa ont toutes deux adhéré à la doctrine cathare. Une trêve est finalement conclue et le roi Pierre II d'Aragon promet de maintenir une garnison dans le château de Foix avec pour mission de veiller, sous le contrôle de l'Eglise, à ce que le comte Raymond Roger respecte son engagement de lutter contre la progression de l'hérésie.
15 juin 1210 – Les consuls de Narbonne qui, depuis deux mois ne cessent de se plaindre du comportement de Guilhem de Minerve, considérant qu’il nuit à la bonne marche de leurs activités, parviennent à décider Simon de Montfort de s’emparer de Minerve. Celui-ci accepte, toutefois, à la condition que le vicomte Aymeri III et ses vassaux s’engagent à ses côtés, leur demandant de persévérer jusqu'à la prise de la ville.
24 juin 1210 – Après avoir fait brûler le château d’Agel pour se venger de Guiraud de Pépieux, Simon de Montfort et son armée prennent position devant Minerve. La configuration des lieux rendant, en l’état, la cité imprenable, les croisés s’organisent dans la perspective d’un siège risquant d’être long. Malgré sa très mauvaise relation avec le légat Arnaud-Amalric, l’archevêque de Narbonne Bérenger de Barcelone a aussi fait le déplacement pour l’occasion, rappelant à ses détracteurs que Minerve relève de sa juridiction ecclésiastique.
Les assaillants que l’on estime à plus d'un millier se répartissent en quatre groupes : à l’est, l’armée de Simon de Montfort, à l’ouest celle des gascons commandés par Gui de Lucé, et au nord les troupes du vicomte Aymeri III de Narbonne. Ils mettent en place des machines de guerre destinés à pilonner la cité assiégée.
La cité de Minerve et ses alentours
27 juin 1210 – le déjà tout puissant légat Arnaud-Amalric voit son pouvoir étendu aux diocèses de Bordeaux, Besançon, Vienne, Bourges et Pampelune. C’est aussi l’occasion, pour lui, de raviver la procédure de destitution à l'encontre de l'archevêque de Narbonne Bérenger de Barcelone initiée en 1204, lorsqu'il est devenu légat, et qui n’a jamais abouti.
28 juin 1210 – le pape Innocent III confirme à Simon de Montfort la possession d'Albi et de l'Albigeois.
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| La "Malvoisine" Réplique à l'échelle du redoutable trébuchet qui a permis de faire tomber la cité de Minerve |
Juillet 1210 – surplombant la cité de Minerve depuis la falaise qui s’élève à l’est, un trébuchet géant nommé « La Malvoisine » que manœuvrent les sergents de Simon de Montfort, provoque d’importants dégâts dans la muraille. Les assiégés ont bien tenté une opération nocturne pour le neutraliser mais celle-ci a échoué. Lancés avec une précision telle qu’on a supposé que les croisés disposaient, dans la place, d’un informateur, des blocs de pierre de près de 200 kg parviennent à détruire la rampe d’accès au puits Saint Rustique, l'unique source d'approvisionnement en eau potable.
La situation des assiégés devient vite dramatique. Les réserves sont à sec tandis que, comme durant l'été précédent, une chaleur torride s'est abattue sur la région. Guilhem de Minerve n’a désormais plus d’autre choix que de négocier sa reddition. Il entame des pourparlers avec Simon de Montfort lorsqu’arrive le légat Arnaud- Amalric, de retour de Toulouse. Il est accompagné de quelques dignitaires ecclésiastiques dont les évêques Raynald de Béziers, Raymond d’Uzès et Foulques de Toulouse, d'autant plus impatients de voir tomber cette place forte du catharisme qu'ils sont attendus à Saint Gilles où doit se tenir un concile censé régler le sort du comte Raymond VI.
22 juillet 1210 – Fête de la Madeleine. La cité de Minerve tombe aux mains de Simon de Montfort. Il consent à laisser la vie sauve à son millier d’habitants parmi lesquels 180 « parfaits » cathares, à la condition que ces derniers abjurent leur foi. Le légat Arnaud-Amalric se montre, quant à lui, implacable, ne leur laissant le choix qu'entre la conversion ou le bûcher. Les bons hommes se sont regroupés dans une maison, les bonnes femmes dans une autre. Simon de Montfort les exhorte un par un à revenir vers l’Eglise catholique mais aucun d’entre eux n’accepte. Face à cette unanimité, il ordonne leur arrestation et fait dresser un immense bûcher. Les cathares périront tous brûlés vifs, à l’exception de trois femmes que la mère de Bouchard de Marly réussira à convaincre d’échapper à la mort. Certaines sources prétendent qu’ils se sont eux-mêmes précipités dans les flammes ce qui semble assez peu plausible. On doit plutôt y voir une pardonnable façon de se dédouaner pour les responsables de cette tragédie.
22 juillet 1210 – Simon de Montfort prend possession de la cité de Minerve, épargnant le seigneur Guihem IV qui reçoit, en échange, de sa neutralité, quelques domaines du côté de Béziers.
29 juillet 1210 - De retour de Minerve, Simon de Montfort s’est emparé de Rieux et Peyriac, deux cités qui lui avaient résisté l’année précédente avant de réunir ses barons à Pennautier. De l’avis de Robert de Mauvoisins, Guy de Levis, Guillaume de Contres, Lambert de Crécy et Régnier de Chaudron, il leur faut profiter de l’impact de la chute de Minerve pour aller assiéger sans délai le château de Termes avant que le seigneur Raimond n’organise sa défense. Cette place forte nichée au cœur des Corbières appartient à Raimond de Termes (1170-1210), fidèle vassal des Trencavel et proche des cathares. Il est aussi l’ami de Pierre-Roger Cabaret et comme lui, refuse de considérer Simon de Montfort comme son nouveau suzerain. Les Narbonnais qui ont participé au siège de Minerve ne se joignent pas à l’opération, au nom de leurs bonnes relations avec les seigneurs de Termes.
Tandis que certains croisés déclarent avoir terminé leur quarantaine et regagnent leurs terres, d’autres, tels que les comtes Robert II de Dreux et Guillaume II de Ponthieu mais aussi de nombreux chevaliers de Bretagne, de Normandie ou d’Ile France, viennent, en la circonstance, prêter main forte à Simon de Montfort. D’autres personnalités, et non des moindres, ont fait le voyage pour ne plus rien manquer du spectacle. On note ainsi, aux côtés de l’évêque de Carcassonne Bernard-Raimond de Roquefort, la présence de l’archevêque Guillaume II Amanieu de Bordeaux qui s’est illustré l’année précédente en inaugurant à Casseneuil le tout premier bûcher destiné aux cathares. Les évêques Renaud de Chartres, et Philippe de Beauvais ont aussi fait le déplacement. On compte enfin ceux qui, venus de l’Empire, ont répondu à l’appel du pape Innocent III. Il y a d’abord des chevaliers teutoniques mais aussi des brabançons, frisons, saxons, allemands du sud, bavarois, provençaux ou encore lombards, venus se racheter une conscience ou plus simplement attirés par l’appât du gain. On évalue les forces de Simon de Montfort à environ 1500 combattants.
1er Août 1210 – Simon de Montfort arrive au pied du château de Termes et installe son camp dans le faubourg sur le flanc sud-est de la colline. Pierre Roger Cabaret échoue, au même moment dans sa tentative de mettre le feu aux engins de siège qui sont encore stationnés aux environs de Carcassonne, contraint de fuir à l’arrivée des hommes de Guillaume de Contres. Il va, toutefois, continuer de harceler les convois de ravitaillement destinés aux croisés. Quant à Raimond de Termes, il s’est empressé de réunir ses chevaliers et d’amasser des vivres en grande quantité.
Août 1210 – Raimond de Termes a pris la précaution d’exfiltrer les cathares qu’il abrite d’ordinaire vers des endroits plus surs, de crainte qu’ils ne subissent le même sort qu’à Minerve. Il tient la forteresse avec son épouse Ermessinde de Corsavy et ses proches. Ses deux jeunes fils Olivier et Bernard ont été, quant à eux, placés en lieu sûr. Raimond de Termes dispose de près de 200 défenseurs dont Guillaume de Roquefort, un seigneur « faydit », dépossédé de ses terres en raison de son adhésion à la doctrine cathare alors que son propre frère Bernard-Raimond figure parmi les assiégeants en sa qualité d’évêque de Carcassonne.
Ce sont principalement des mercenaires aragonais et catalans qui assurent la défense du château. Bien que peu nombreux, ils bénéficient d’un avantage non négligeable, considérant la nature du relief et la position inexpugnable qu’occupe sa forteresse et surtout son repaire avancé de Termenet situé au sommet d’un éperon rocheux réputé inaccessible.
Le siège s'éternise malgré les machines de guerre dont disposent chacun des deux camps jusqu’à ce que les croisés parviennent à s’emparer du fortin de Termenet grâce à la précision d’un mangonneau dont la mise en place sur un terrain aussi escarpé relève d’une véritable prouesse. La chute du Termenet précipite, dès lors, les évènements en bloquant les accès à la rivière située en contrebas et limitant l’approvisionnement des assiégés en eau potable
22-23 novembre 1210 - Raimond de Termes abandonne le château dans la nuit, accompagné de ses combattants, constatant qu’à force d’être fragilisés par les frappes des engins de guerre qu'utilisent les croisés, les murs menacent de s’effondrer, ne laissant dès lors aucune chance à ses défenseurs. Les femmes ont, quant à elles, été mises à l'abri dans le donjon, une fois, évalués tous les dangers qu'elle auraient encouru lors d'une fuite le long des pentes escarpées menant à la vallée. Les sentinelles de Simon de Montfort finissent par donner l’alerte et capturent quelques fuyards, parmi lesquels Raimond de Termes qui est fait prisonnier.
C’en est fini de ce siège qui aura duré plus de trois mois, où la question de l’eau l’aura finalement emporté comme à Carcassonne et à Minerve. De ces opérations, le grand gagnant est incontestablement Simon de Montfort. Raimond de Termes est transporté à Carcassonne pour y être emprisonné. Il décèdera, peu après, dans de circonstances qui n’ont pas été éclaircies. De leur côté, les femmes restées à l'intérieur du donjon auront toutes la vie sauve tandis que la plupart des fuyards trouveront refuge dans les terres catalane et aragonaise.
Novembre 1210 - le château de Puivert, dont le seigneur Bernard de Congost ne cache d'autant pas son adhésion à la doctrine cathare qu'il vient de perdre son épouse Adalaïs qui en était une "parfaite", subit l'assaut des croisés de Simon de Montfort. Il sont environ 6000 assaillants placés sous la conduite d'un de ses lieutenants Thomas dit "Pons" de Bruyères. Le château tombe après seulement trois jours de siège mais il est vide, les assiégés ayant pu s'enfuir par un souterrain.
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