dimanche 15 septembre 2024

Narbonne sous les premiers Capétiens (XIème siècle)

 

L'archidiocèse métropolitain de Narbonne et les diocèses suffragants.
La province ecclésiastique placée sous l'autorité de  l'archevêque de Narbonne s'étendait au-delà des limites de la Septimanie, incluant les évêchés de Toulouse et de Catalogne dont ceux de Barcelone et d'Urgell.


Hugues Capet, élu roi de France

987 - Louis V le Jeune vient de mourir à 20 ans dans la forêt de Senlis des suites d'une chute de cheval. N'ayant pas pas d'enfant, sa disparition signe la fin des Carolingiens dont il était le dernier représentant. L’assemblée des Francs qui se réunit un mois plus tard élit un nouveau roi, en la personne d’Hugues Capet. Agé de 45 ans, il est issu d’une famille proche du trône depuis plusieurs générations, comptant déjà deux rois, Eudes et Robert 1er, choisis l’un et l’autre, après que les souverains carolingiens qu’ils servaient aient été écartés en raison de leur incompétence. 

En cette année 987, cela fait déjà bien longtemps que le pouvoir central a perdu son autorité et abandonné aux grandes feudataires du Royaume la maîtrise de territoires qu'il leur avait, pour la plupart concédés lors du partage de l’empire de Charlemagne entre ses petits-enfants. S’est alors, peu à peu, mis en place un système de parcellisation des terres sous forme de seigneuries transmises par les liens du sang ou accordés à titre de récompense pour services rendus, le tout fondé sur un engagement réciproque de fidélité et de protection. C’est, de cette manière, qu’a pris forme le système féodal, reposant sur le principe de la suzeraineté, c’est-à-dire la suprématie reconnue au plus puissant et la vassalité, en résumé le service dû à celui-ci par son obligé. Désormais basée sur l’hérédité des titres autant que sur l’appropriation des biens au nom de la doctrine selon laquelle il n’y avait pas de terre sans seigneur, la société féodale a forgé un système endogène verrouillé, qui, tout en voulant assurer sa cohésion, n’aura finalement été qu’à l’origine de conflits familiaux souvent sanglants autant que de trahisons de toutes sortes.

A cette époque, le territoire de la Vicomté de Narbonne se compose d'une mosaïque de domaines, de hameaux et de "castellas (castra)" à la fois ouvrages de défense ou d'observation, bâtis pour la plupart dans des secteurs autrefois sensibles, témoins de temps plus troublés. La cité de Narbonne est elle-même partagée en deux. Selon une donation faite par le roi Pépin à l'archevêque Daniel, le vicomte détient tous les droits de seigneurie sur la moitié orientale tandis que l'archevêque possède la partie occidentale.

Bien que le titre de vidame puis de vicomte ne soit, officiellement, pas encore transmissible de façon héréditaire, on constate, toutefois, que c'est  au sein de la même famille que, depuis l'intégration de la Septimanie au royaume franc, se transmettent le titre de vicomte. La particularité de la Vicomté est surtout sa mixité avec l'archevêché de Narbonne dont elle partage la propriété de la ville elle-même, et avec lequel elle engagera bientôt une lutte d'influence territoriale. 

Le Royaume de France sous le règne d'Hugues Capet (987-996)

988
Le Comte Borrell II de Barcelone refuse de prêter serment de fidélité au nouveau roi Hugues Capet. Mis devant le fait accompli, celui-ci ne réagit pas, assistant impuissant à la dislocation de grandes unités territoriales créées par le pouvoir carolingien. Pour la Catalogne, cette attitude constitue une première étape dans la perspective de son indépendance. Quant au Marquisat de Gothie qui y était, jusque là, étroitement lié, voilà qu'il se divise en plusieurs vicomtés qui, dès lors affranchies de toute contrainte vis-à-vis du pouvoir royal, règnent désormais, en maîtresses absolues, sur leurs domaines sous la tutelle bienveillante des Comtes de Toulouse avec lesquels elles entretiennent toutes des liens familiaux.    

990 – Dans son testament, la vicomtesse Adélaïde de Narbonne cite son fils le vicomte Raymond (av. 966 - 1023), son épouse Richarde de Rodez et leur fils Ermengaud. Tout laisse à penser que Richarde (970-1032) est la fille d'Hugues de Rouergue, baron de Gramat et d'Ermentrude de Saint Pierre. Raymond et son épouse auront par la suite deux autres fils, Bérenger et Guillaume, mais aussi une fille prénommée Richarde, future Comtesse de Rouergue. On apprend, en outre, dans ce testament qu'Adélaïde cède son domaine de Fitou à l'évêque Armengaud, son fils aîné. 

990 - Le Concile de Narbonne se réunit pour traiter des moyens d'empêcher les usurpations des biens ecclésiastiques. Cela fait des décennies que la faiblesse de plus en plus criante du pouvoir royal a encouragé de nombreux seigneurs locaux à user de leurs libertés pour se livrer à de multiples exactions dont l'appropriation de terres et de revenus relevant notamment de l'Eglise.

990 - Mention est faite pour la première fois, à Narbonne, des deux nouveaux faubourgs hors les murs de Coyran et Villeneuve situés tous deux sur la rive gauche de l'Aude. Le premier est situé en amont du rempart tandis que le second se développe en aval. 

991 – la vicomtesse Adelaïde (Adalaidis) de Narbonne décède à l’âge de 55 ans, laissant ses deux fils à la tête de chacune des co-seigneuries. Ermengaud (av. 966 - 1019), l’aîné, archevêque de Narbonne depuis 977, est placé à la tête de l'ensemble des sanctuaires et domaines appartenant à l‘Eglise, tandis que son frère Raymond (960-1023) est investi du titre de Vicomte de Narbonne, détenant de la sorte le pouvoir sur la co-seigneurie séculière. Mais autant le territoire resserré de cette dernière ne dépasse pas les limites de l’arrondissement actuel de Narbonne, celui de l’archevêché qui, de par son statut de métropolitain, a déjà, sous son autorité les diocèses situés dans le périmètre de l’ancienne Septimanie et de la Marche d’Espagne, s’étend bien au-delà de la Narbonnaise, incluant au nord le Minervois et le Saint Ponois où est implantée la nouvelle abbaye de St Pons de Thomières fondée en 936 par Raymond III de Toulouse et, à l’ouest le Razès, dont l’ancienne capitale Rennes-le-Château domine la Haute Vallée de l’Aude et les contreforts des Pyrénées jusqu’au lointain Capcir.  

A quoi ressemble la ville de Narbonne à cette époque ? Même si des écrivains comme Ausone et Sidoine Apollinaire en vantaient, encore, sa majesté peu avant la chute de l’Empire Romain, la vieille muraille élevée en 275 sous l’empereur Aurélien a connu, depuis, de nombreuses avanies. Elle a, notamment, subi les assauts des Wisigoths, puis des derniers Romains, avant ceux des arabo-musulmans et enfin des Francs, en 759, au terme d’un siège de plusieurs années. L’enceinte a, dit-on, été renforcée sous Charlemagne mais deux siècles ont passé et les seules réalisations ayant fait l’objet de mentions dans les rares écrits conservés n’évoquent que les travaux d’embellissement de la cathédrale St Just St Pasteur, effectués à la fin du IXème siècle au temps de l’archevêque Théodard.

Bien que réduite, à l'intérieur de ses remparts, à une superficie de 17 ha au moment de la chute de l’Empire Romain, la ville de Narbonne a conservé son attractivité, du fait, notamment, de l’omniprésence, à sa périphérie, de nombreux vestiges architecturaux. Leur présence dans la structure même de ses murailles, a contribué à l'élaboration d'un imaginaire, faisant de la cité un véritable objet de convoitise pour une soldatesque en quête de trésor ou plus simplement de pillage. Et même si elle avait, depuis bien longtemps, perdu de son lustre au profit de Toulouse et d’autres villes de Septimanie comme Béziers ou Nîmes, elle a eu, elle aussi, à subir les assauts des divers envahisseurs et à en payer le prix, après ses mises à sac successives. Avec l’ère carolingienne, s’ouvre, enfin, une relative période de prospérité. Les guerres se sont éloignées. Depuis le raid des Vikings en 859, les vieux remparts n’ont plus été sollicités et la ville a commencé à s’étendre au-delà, autour des nouveaux sanctuaires bâtis hors les murs. Sur la rive gauche de l’Aude, on trouve les églises St Félix, St Etienne et St Vincent, mais c’est surtout sur la rive droite que se développe une nouvelle agglomération dans le suburbium à proximité de de la basilique St Paul-Serge. L’activité économique a aussi repris au point d'atteindre un dynamisme que l'on estime comparable à ce qu'il était au temps de la Pax Romana, bien qu'on en soit raisonnablement loin, du fait surtout d'une population, que l'on évalue, au mieux, à 50% de ce qu'elle était encore au Vème siècle. Jouxtant les murs de la cité, deux faubourgs ont également pris naissance, celui de Coyran en amont et celui de Villeneuve en aval.   

1018 - Des navires pirates accostent à Narbonne et se livrent à une importante razzia. Ce raid est attribué aux "Maures de Cordoue", des Berbères qui, depuis l'éclatement du califat Omeyyade se sont mis au service de l'émir Mudjahid-El-Amiri. Celui-ci s'est emparé en 1015 des Iles Baléares dont il a fait sa base en vue d'une invasion de la péninsule italique. 

1019 – La mort de l’archevêque Ermengaud de Narbonne fait l’objet d’une série de tractations initiées par le Comte Guifred II de Cerdagne (970-1049) qui tient absolument à asseoir son fils Guifred sur le trône archiépiscopal alors que celui-ci n’a encore que dix ans. Il y parvient grâce à la cupidité du Comte de Rouergue Richard de Millau et la muette complicité du fils du Vicomte de Narbonne qui se trouve être aussi son neveu par alliance. A cette époque, la famille des Comtes de Cerdagne-Besalù cherche à profiter de la faiblesse des comtes de Barcelone pour étendre son pouvoir en direction de la Septimanie en nouant des accords financiers ou matrimoniaux avec des la noblesse languedocienne et en installant ses membres à la tête des provinces ecclésiiatiques.

L'enfant Guifred (1009-1079) est donc nommé à 10 ans archevêque de Narbonne. Ce n'est pas, par hasard, que l'aristocratie catalane s'intéresse à cet archevêché qui, en tant que métropolitain, dispose d'une autorité sur tous les diocèses de Septimanie y compris ceux de Catalogne. Cherchant à élargir leur zone d'influence, certaines familles dirigeantes parviennent, de la sorte, à placer les leurs au sommet de la hiérarchie ecclésiastique, soumettant le clergé à leurs intérêts, en dehors de toute règle canonique. Le Comte de Cerdagne se permet, de la sorte, d'imposer ses conditions, profitant de la vénalité des seigneurs, ses voisins, mais surtout de l'impuissance de l'Eglise devant ce qui est devenu le "droit du plus fort". 

Le Vicomte Raymond de Narbonne ayant refusé les cent mille sous offerts par Guifred II pour que son fils devienne archevêque, il est possible, sans qu'aucune preuve formelle n'ait été établi, qu'il ait, tout comme son épouse, payé son opposition de sa vie. Ce serait, donc, à son fils, Bérenger, devenu par conséquent, vicomte de Narbonne, que reviendrait la responsabilité d'avoir accepté que l'enfant Guifred devienne le nouvel archevêque. Une fois de plus, la décision allait se décider en fonction des liens familiaux. Bérenger avait épousé Garsinde, une princesse catalane qui était la fille de Bernard Taillefer, Comte de Besalu mais surtout la nièce de Guifred II, le puissant Comte de Cerdagne. Une histoire de famille? Bien évidemment. 

Guifred II de Cerdagne bénéficiait d'une véritable prééminence dans l'ancienne Marche d'Espagne depuis qu'il avait victorieusement combattu les Arabo-musulmans aux côtés des comtes catalans Raymond Borell de Barcelone, Bernard Taillefer de Besalu et Armengol Ier d'Urgell, Ils avaient, en effet, repoussé les armées du califat de Cordoue conduites par le hadjib (chef  militaires) Abd-al-Malik al-Muzaffar en 1006 lors de la bataille de Torà. Après de nombreux échecs, cette victoire au cours de laquelle il est dit que périrent près de 5000 musulmans, allait, désormais symboliser le début de la Reconquista. Quant à Guilfred II, certainement sûr d'avoir accompli sa mission, il choisit de se retirer en 1035  comme moine à l'abbaye de St Martin du Canigou qu'il avait lui-même fondé en 1009. Il y est mort en 1049. 

1023 - Bérenger succède à son père Raymond en qualité de Vicomte de Narbonne. On ne connaît pas la date précise de cette succession. Peut-être remonte-t-elle à 1019, l'année où Guifred de Cerdagne est nommé archevêque de Narbonne. Survenue au même moment, la mort du Vicomte Raymond pose question. Il est probable, en effet, qu'il ait été tué, de même que son épouse Richarde de Millau, pour avoir refusé les 100 000 sous que lui a proposé le Comte de Cerdagne pour qu'il reconnaisse son fils Guifred comme le nouvel archevêque de Narbonne.

Bérenger (990-1067), le fils du Vicomte Raymond, est resté silencieux lors de cette nomination, étant lui-même lié à la famille de Cerdagne par son mariage avec Garsinde de Besalù, la nièce de Guifred II. La place prépondérante prise par la famille catalane au sein de l'archevêché de Narbonne et surtout le pillage en règle à laquelle elle s'y livre ne sera, cependant, pas longtemps, pas acceptable pour le nouveau Vicomte de Narbonne.

Bérenger et Garsinde auront eu 5 enfants dont deux filles Rixinde (1013-1080), l'aînée qui épousera Richard II de Millau (1005-1051), Vicomte de Rodez et de Gévaudan et sa cadette Ermengarde (c. 1045-1109). Les deux premiers fils, Raymond Bérenger (1025-1080) et Bernard Bérenger (1030-1078) deviendront vicomte tandis que le troisième, Pierre Bérenger (?- 1090) optera pour la vie monastique avant d'être élu évêque de Rodez puis archevêque de Narbonne.  

1032 - l'abbé de Saint Paul Bernard II Rainon souscrit une charte de donation faite à son abbaye par le Comte Hugues 1er de Rouergue.

1043 - l'archevêque Guifred préside deux conciles qui se tiennent à Narbonne. Le premier  statue sur l'excommunication des usurpateurs de biens de l'église. Lors du second, l'archevêque accepte de déposer l'habit militaire et fait le serment de ne jamais le reporter.

1049 - la mort du Comte Guifred II de Cerdagne, connu pour son attitude conciliatrice, marque le début du conflit qui va opposer durablement son fils l'archevêque Guifred de Narbonne au vicomte Bérenger

On est en droit de supposer que Bérenger n'ait pas été étranger à la nomination de Guifred en qualité d'archevêque du fait qu'il avait épousé la nièce du Comte de Cerdagne, mais les méthodes utilisées par sa belle famille pour accroître son pouvoir et ses richesses sont vite parues insupportables aux yeux du Vicomte de Narbonne. Celui-ci avait accepté de privilégier l'intérêt familial en acceptant qu'à 10 ans, le jeune Guifred accède au poste tant envié d'archevêque de Narbonne, se résignant même à une coupable passivité lors du meurtre de ses parents, quant à eux très opposés à cette nomination. Mais au fil des ans, le détournement systématique des bénéfices ecclésiastiques au profit exclusif des comtes catalans et de leur famille, le système de corruption instauré pour s'assurer du silence complice de nombreux clercs et le clientélisme mis en place grâce à l'attribution, sous forme d'alleux, à certains nobles, de biens ecclésiastiques usurpés, ont fini par créer une situation conflictuelle entre l'archevêque et le vicomte. Guifred ne cesse de dépenser des sommes considérables pour acheter des charges épiscopales au profit de membres de sa propre famille, dépouillant même ses propres églises au point de provoquer la colère de la noblesse locale. Un concile provincial est convoqué sous la médiation de l'archevêque Rambaud d'Arles sans pour autant faire évoluer la situation.

25 août 1054 - un concile placé sous le qualificatif de Treve de Dieu se tient à Narbonne à l'instigation de l'archevêque Guifred. Réunissant dix évêques, de nombreux clercs et plusieurs seigneurs, il prend les dispositions canoniques suivantes :

- les débiteurs qui refuseront de payer seront chassés de l'Eglise.                                  - interdiction est faite de couper les oliviers qui fournissent le saint chrème et le luminaire des églises                                                                                                        - défense est faite à quiconque de s'emparer des biens d'une église sans l'accord de celui à qui ils appartiennent                                                                                            - défense de prendre ou de retenir que ce soient les terres, vignes et métairies des chanoines, moines ou religieuses sans le consentement des évêques, abbés ou chanoines.

 1056 Querimonia Berengarii (plainte de Bérenger). Depuis la mort du comte de Cerdagne, les tensions n'oint cessé de s'accumuler entre le vicomte Bérenger et l'archevêque Guifred. Ils avaient pourtant tous deux conclu un accord sous la forme d'une convenienta devant conduire à une treuga, c'est-à-dire une trêve de Dieu selon laquelle ils partageaient entre eux le droit de rendre justice. Or, Guifred ne tint aucun compte de cette entente et continua de se livrer à ses exactions, sans retenue. Il transféra, à ce titre, les reliques de St Just et St Pasteur de la cathédrale vers une église rurale lui appartenant afin d'en faire son nouveau siège épiscopal, s'autorisant de la sorte à y procéder à des ordinations et y organiser des synodes. C'était surtout pour Guifred l'occasion de détourner, à son profit, les revenus qui devaient revenir à la cathédrale. 

1059 - Le Vicomte Bérenger pense avoir mis un terme aux agissements de Guifred après avoir rendu à la cathédrale de Narbonne les reliques de St Just et St Pasteur, grâce notamment au stratagème mis en place par Garsinde, son épouse mais il se voit, en guise de réponse, excommunié ainsi que toute sa famille par l'archevêque lui-même. Et, pour comble de punition, sa terre est, par la même occasion, frappée d'interdit. Il décide alors de porter l'affaire devant l'assemblée des évêques qui se réunit en synode à Arles, accusant notamment Guifred de pratiquer la simonie. Or, ce dernier se montre le plus rusé, achetant au passage des représentants de la noblesse locale et profitant d'un concile réuni à Gérone pour s'y afficher comme un ardent accusateur de ceux qui se livrent justement à ce dont on l'accuse, la simonie et l'achat des bénéfices. Guifred s'allie par la même occasion à Pierre-Raymond de Carcassonne qui trouve, en lui, un allié, lorsqu'il est accusé d'avoir violé la Trêve conclue avec Bérenger de Narbonne.  

1065 - le pape Alexandre adresse une lettre à l'archevêque Guifred et une seconde au vicomte Bérenger de Narbonne pour les remercier d'avoir protégé les Juifs résidant sur leurs terres des débordements meurtriers perpétrés par l'armée chrétienne lors de la Croisade de Barbastro, nom donnée à la première expédition armée conduite en l'Espagne contre les arabo-musulmans. 

1066 - Bernard (1030 - 1071?), second fils de Bérenger et de son épouse Garsinde de Besalù est cité comme Vicomte de Narbonne, une charge qu'il partage avec son frère aîné Raymond II (1025-1080). La seigneurie de Narbonne compte dès lors un vicomte et un co-vicomte. Les deux nouveaux seigneurs se partagent, de la sorte, le patrimoine immobilier hérité de leur famille mais surtout les droits banaux, fonciers, économiques et judiciaires sur la ville de Narbonne, le plat pays qui l'entoure, la mer, les étangs (rentes, usages, cens) ainsi qu'un droit particulier sur la communauté juive locale. Ils partagent également un droit sur l'élection de l'archevêque.

Le partage de la vicomté entre les deux frères les conduit rapidement à une lutte fratricide au cours de laquelle Bernard, soutenu par sa mère Garsinde et son frère puiné Pierre-Bérenger, évêque de Rodez, parvient à évincer Raymond II, son aîné, bien que celui-ci ait reçu l'appui de son beau-frère Raymond Bernard Trencavel, vicomte d'Albi et de Nîmes.

On perd la trace de Raymond II de Narbonne à partir de 1067. Il a épousé Garsinde de Carcassonne en 1049 dont il a eu un fils l'année suivante prénommé Bernard-Pelet. Celui-ci sera par la suite cité comme seigneur d'Alès, probablement en raison de son mariage. 

1066 - sur la rive droite de l'Aude, à l'est de la Voie Domitienne, commence à se développer à Narbonne le burgus Ste Marie, à proxiité d'un sanctuaire dédié à la Vierge. 

1067 - Le comte de Barcelone Raymond Bérenger 1er entre en possession des droits seigneuriaux sur les comtés de Carcassonne et du Razès, plaçant, de ce fait, l'abbaye de Lagrasse sous sa tutelle.

Le Comte de Carcassonne Roger III vient de mourir sans descendance directe. De par son mariage avec Almodis, fille du Comte de la Marche Bernard 1er, Raymond Bérenger se permet de revendiquer les possessions de Roger III, du fait que celui-ci est son neveu par alliance, sa mère Rangarde, étant elle aussi la fille du Comte de la Marche. Il achète ainsi Carcassonne pour 4000 muncas et s'attribue le titre de Comte de Carcassonnès, attribuant celui de vicomte à Raymond Bernard-Trencavel, beau frère du défunt Comte Roger III par son mariage avec Ermengarde de Carcassonne, sa sœur. L'affaire n'en restera pas là.

1071 - Aymeric de Narbonne est cité pour la première fois dans un plaid de Carcassonne. Il est le fils du vicomte Bernard, mort prématurément. Il devrait hériter du titre de vicomte mais, encore mineur, il est placé sous la tutelle de son oncle Pierre-Bérenger, évêque de Rodez. 

1071 - le nouveau quartier de Bourg se dote d'un rempart. Ce suburbium s'est développé entre la basilique St Paul-Serge et la rive droite de l'Aude. Il symbolise la reprise de l'activité économique que connaît la région depuis la fin  du Xème siècle. C'est dans ce quartier qu'ont notamment été exhumés les fondations de "cabanes ouvrières" témoignant de la présence d'une main d'oeuvre certainement employée aux tanneries ou aux teintureries récemment installées en bordure du fleuve. Il avait été doté d'un mur au temps de Charlemagne mais le voilà à présent protégé par un véritable rempart.

1076 - Raymond de Saint Gilles promet de venir en aide à Ermengarde de Carcassonne, veuve de Raymond Bernard Trencavel, mais aussi la belle-soeur du vicomte Raymond II de Narbonne, contre Pierre Bérenger et son neveu Aymeric tous deux co-vicomtes de Narbonne. Raymond II, fils aîné du Vicomte Bérenger avait, en effet, été dépossédé de son titre à la mort de ce dernier (1066) par ses propres frères Bernard et  Pierre-Bérenger sans que les raisons en soient claires.

Raymond de Saint-Gilles (1042-1105), fils de Pons, Comte de Toulouse a hérité à la mort de celui-ci (1060) du titre de Comte de Saint Gilles ainsi que des titres plus honorifiques de duc de Narbonne et de Marquis de Gothie. Ne cachant pas ses ambitions, il profite, en 1065, du décès de sa cousine Berthe pour s'emparer du titre de Comte de Rouergue. Son refus de s'engager contre les Normands dans le sud de l'Italie lui vaut, cependant, d'être, pour un temps, excommunié en 1074 par le pape Grégoire VII, prétextant officiellement un mariage consanguin. En 1093, il devient Marquis de Provence à la mort de son cousin Bertrand II et s'approprie en 1094 les titres de Comte de Toulouse, d'Albi, d'Agen et de Quercy, suite au décès de son frère aîné Guillaume survenu au cours d'un pèlerinage à Jérusalem. Raymond épouse la même année Elvire de Castille, fille du roi Alphonse VI de Castille et Léon, avec laquelle il part en Terre Sainte lors de la première croisade, répondant à l'appel lancé en 1095 par le pape Urbain II. Il compte alors parmi les chefs militaires les plus puissants, remportant notamment en 1097 une première victoire sur les Turcs à Dorylée. Guerrier infatigable, il décide de se bâtir un fief en Orient et choisit pour cela d'investir l'émirat de Tripoli. Son épouse Elvire accouche, en 1103, dans la forteresse qu'il a fait bâtir à Mont-Pélerin, d'un garçon que l'on prénomme Alphonse-Jourdain. Raymond s'engage, par la suite, aux côtés du roi de Jérusalem Baudoin 1er, lors de la prise de Saint Jean d'Acre (1104). Il meurt l'année suivante devant Tripoli des suites de nombreuses blessures. Il cède, dans son testament, le Comté de Tripoli à son fils aîné Bertrand et tout ce qu'il possède en France au petit Alphonse-Jourdain.

1077 - la vicomtesse Foy, veuve de Bernard de Narbonne, cède l'église St Pierre de Sermur à l'abbaye de Moissac. Elle est assistée de son beau-frère, l'évêque Pierre Bérenger de Rodez.

1079 - l'archevêque de Narbonne Guifred de Cerdagne meurt à l'âge de 70 ans. Pierre Bérenger  le 3ème fils du Vicomte Bérenger de Narbonne et de Garsinde son épouse, lui succède malgré la décision du Concile de Toulouse faisant interdiction aux Narbonnais de le reconnaître. Il occupera le siège jusqu'en 1085 avant de se retirer à St Antonin puis à Moissac où il mourra en 1096.

De par l'ordre des naissances, Pierre Bérenger de Narbonne (? - 1096) avait, dès son enfance été destiné à la cléricature. D'abord moine à l'abbaye bénédictine de Conques, il avait été élu évêque de Rodez en 1053, grâce à l'appui de son beau-frère Richard de Millau, lui-même vicomte de Rodez. L'influence de la famille sur le clergé était telle que, malgré plusieurs condamnations pour simonie, une facilité coupable que s'accordaient les ecclésiastiques en profitant de leur rôle spirituel pour vendre des sacrements ou acquérir des biens en échange de promesses dans l'au-delà, Bien qu'il ait été convoqué en 1056 au Concile de Toulouse réuni pour condamner ceux qui se livraient à cette pratique condamnable, Pierre avait pu conserver son évêché de Rodez. Mais une fois informé du décès de Guifred, il s'empresse de prendre le chemin de Narbonne pour s'assurer de lui succéder alors même qu'un autre candidat a été pressenti par le pape Grégoire VII lui-même, en la personne de Dalmace, abbé de Lagrasse.

7 mai 1080 - Pierre-Bérenger se déclare archevêque élu et vicomte de Narbonne à l'occasion d'une assemblée qui réunit notamment ses trois neveux : Aymeric, fils du vicomte Bernard décédé en 1066;  Bérenger, fils de Richard II de Millau (décédé en 1051) et de Rixinde de Narbonne et Hugues (1055-1128), fils en secondes noces de Rixinde et de Geoffroy, vicomte de Marseille (1015 -1091). Ceux-ci n'y sont, encore, dotés d'aucun titre. 

1080 - Le Concile de Rome présidé par le pape Grégoire VII décide d'excommunier Pierre-Bérenger. Le concile d'Avignon qui se tient la même année confirme son excommunication mais l'archevêque de Narbonne refuse de se soumettre. Le pape écrit à Aymeric, de fait nouveau vicomte de Narbonne, pour l'informer de la déposition de son oncle Pierre-Bérenger, ce qui ne l'empêche pas de s'accrocher à son poste et d'en percevoir de force les revenus qui en découlent. 

1084 il est pour la première fois mention d'une fortification élevée sur le rocher de Gruissan appartenant pour moitié à l'archevêque de Narbonne Pierre Bérenger (d'où peut-être la mention "Tour de Pierre" dans certains documents postérieurs) et pour l'autre au co-seigneur Béranger Daudé.  

1085 - Ne pouvant résister plus longtemps à la pression qu'exercent sur lui sa soeur Rixinde et son neveu le cardinal Richard, abbé de St Victor de Marseille, Pierre-Bérenger finit par abandonner son siège d'archevêque de Narbonne, tout en conservant le diocèse de Rodez. Il part se retirer au monastère de Saint Antonin puis à celui de Moissac où il décédera en 1090.

1085 - Aymeric, vicomte de Narbonne épouse Mahaut de Pouille (c. 1052-1115), fille de Robert Guiscard et veuve depuis 1082 du Comte de Barcelone Raymond-Bérenger, assassiné par son frère jumeau.  

La date précise de ce mariage restant inconnue, on la situe entre 1083 et 1085. Mahaut de Pouille est la fille de Robert Guiscard de Hauteville (1015-1085), célèbre aventurier issu de la petite noblesse désargentée de Normandie, parti faire fortune en Méditerranée. Devenu l'allié du pape Nicolas II, il parvient à chasser les Arabes de Sicile et à défaire les byzantins en Italie du Sud avant de venir en 1084 au secours du nouveau pape Grégoire VII, assiégé à Rome par l'empereur Henri IV. Ses différentes victoires lui valent d'être investi des titres de duc d'Apulie, de Calabre et de Sicile. Mahaut a épousé en 1076 Raymond-Bérenger, Comte de Barcelone, devenant de la sorte belle-sœur par alliance de Guillaume IV de Toulouse et de Raymond de Saint-Gilles. Ce mariage s'achève tragiquement six ans plus tard avec l'assassinat du comte par son frère jumeau Bérenger-Raymond. 

1086 - Dalmace, abbé de Lagrasse succède à Pierre-Bérenger en qualité d'archevêque de Narbonne. Contrairement à ses deux prédécesseurs, Dalmace semble n'être rattaché à aucune famille seigneuriale de la région mais devrait, en revanche, posséder des liens directs avec les Comtes de Besalù. Il est présenté comme un homme remarquable par la pureté de ses mœurs et son talent de prédicateur. Membre jusque-là du clergé régulier rattaché à la règle de Saint Benoit, il avait déjà été pressenti par le pape pour occuper le poste d'archevêque avant que Pierre-Bérenger ne vienne l'usurper.

1086 - l'archevêque Dalmace invite le cardinal Richard de Millau, abbé de l'abbaye St Victor de Marseille à venir s'installer avec ses religieux près de l'église Sainte Marie dans le quartier de La Morguia (Lamourguier). Cela fait déjà quelques décennies que celle-ci a été investie par une communauté qualifiée de nicolaïte, opposée au célibat des prêtres mais surtout accusée de pratiquer la luxure et de se rendre, de ce fait, coupable d'hérésie. Il n'est, donc, que temps, de les chasser même si l'on est droit de se demander pourquoi il a fallu autant de temps 

Richard de Millau, fils du comte de Millau et de Rixinde de Narbonne, était donc le petit-fils du vicomte Bérenger de Narbonne

1089 - une donation permet la construction d'un couvent au nord de l'église Sainte Marie de La Morguia (morgues signifiant moines). A l'instar de St Paul, celle-ci jouit désormais d'un droit de dîmes et se dote d'un cimetière. 

1090 - un concile réuni à Narbonne condamne une fois de plus la simonie, toujours trop répandue parmi les représentants de la hiérarchie ecclésiastique.

1093 - Le vicomte Aymeri de Narbonne donne discrètement son accord à la fondation d'une abbaye bénédictine sur des terres lui appartenant au lieu-dit Fontfroide (Fons Frigida). Les premières années de cette nouvelle communauté monastique vont rester totalement obscures. Elle semble même oubliée par la famille vicomtale qui en est à l'origine alors même que les abbayes de Lagrasse et de Montlaurès cumulent les donations de la noblesse locale. On peut imaginer qu'Aymeri, souvent en désaccord avec l'archevêque Dalmace, ait tenté, en créant cet établissement monastique, de s'affranchir du contrôle exercé par l'archevêque sur les biens de l'église situés sur ses terres seigneuriales. 

Bien qu'il ait hérité, par son père Bernard, des droits sur la vicomté de Narbonne, Aymeri (1055-1105) a vécu pendant près de 20 ans sous la tutelle de son oncle Pierre-Bérenger, évêque longtemps omnipotent contraint toutefois de prendre sa retraite après avoir cumulé les excommunications. Aymeri est le fils du vicomte Bernard décédé prématurément en 1066 et de Garsinde de Besalù, héritière des Comtes de Cerdagne à un moment où la lignée est près de s'éteindre. Il a épousé en entre 1083 et 1085 Mahaut de Pouille dont il aura au moins 6 enfants dont Aymeri II, l'aîné qui lui succèdera en tant que vicomte, Bernard, Guiscard et Bérenger (-1165) destiné, quant à lui à la cléricature.

Malgré les probables liens familiaux qui les rattachaient tous deux aux Comtes de Besalù, les relations sont connues pour avoir été souvent très conflictuelles entre le vicomte Narbonne et l'archevêque Dalmace

10 janvier 1097 - l'archevêque Dalmace meurt à Rieux alors qu'il est venu y superviser la construction de l'église qu'il a donnée au Chapître de Narbonne.

29 avril 1097 - L'évêque de Nîmes Bertrand de Montredon est élu archevêque de Narbonne.  

Il avait été consacré évêque de Nîmes par le pape Urbain II en 1095. Il acquiert aussi la distinction de primat des Narbonnaises, un titre qu'il est le premier à porter et qui lui accorde des prérogatives sur les évêques de la région incluant désormais la province d'Aix. La primature vient en quelque sorte remplacer le statut de métropilitain dont bénéficiait déjà l'archidiocèse de Narbonne sous les Carolingiens. L'archevêché de Narbonne perd, en revanche, ses droits sur les diocèses transpyérénens au profit de Tarragone. 

1103 - Le vicomte Aymeri Ier de Narbonne part pour la Terre Sainte. Il mourra à Alep deux ans plus tard

On l'identifie généralement à un chevalier romanesque de la littérature médiévale cité dans plusieurs chansons de geste sous le nom d'Aymeri de Narbonne. Ses aventures remontent au temps de Charlemagne, évoquant notamment la prise de Narbonne alors tenue par les Sarrazins.

Enluminure du XIIIème siècles tirée de la Chanson de Geste Aymeri de Narbonne représentant
Charlemagne devant les portes de Narbonne

 

  

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